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Noam Chomsky - Un an après la "guerre du Kosovo" (1999)

Discussion dans 'Bibliothèque anarchiste' créé par Ungovernable, 9 Juin 2009.

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    Un an après le début (24 mars 1999) de la dite "guerre du Kosovo", il semble plus que nécessaire d'effectuer une analyse sereine de ce qui fut présenté par la puissance aux commandes des opérations, les États-Unis, comme étant les "raisons humanitaires" légitimant le déclenchement des bombardements et à la destruction d'un pays: la Serbie; tout en laissant en place son autocrate: Slobodan Milosevic.

    Malheureusement peu de travaux minutieux sont publiés sur ce thème. Or, à la lumière de la complicité des États-Unis avec la politique criminelle du gouvernement russe en Tchétchénie, une discussion raisonnée sur la "double morale" de "l'humanisme militaire" aurait pu prendre une ampleur renouvelée; cela d'autant plus que l'exemple du Timor-Oriental fournissait aussi un éclairage intéressant et douloureux.

    Parmi les très rares analyses critiques effectuées aux États-Unis, il faut signaler le livre de Noam Chomsky, publié en anglais en novembre 1999. Cet ouvrage est intitulé Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo. Il examine la logique du discours politique, diplomatique, militaire — discours enrobé d'une affectation humaniste.

    Cet ouvrage vient d'être traduit en français par les Éditions Page deux (Lausanne). Une postface exclusive a été écrite, en janvier 2000, pour cette édition française. Nous en publions, en primeur, la conclusion; les notes de référence ont été supprimées.

    Le livre sera disponible dans les librairies dès le 24 mars 2000.



    Introduction



    Les souffrances des Kosovars n’ont pas cessé avec l’arrivée de l’armée d’occupation de l’OTAN (KFOR) et de la mission de l’ONU. Alors que des milliards de dollars furent facilement trouvés pour les bombardements, depuis octobre*1999 les États-Unis "n’ont pas encore commencé à s’acquitter de leur part des 37,9*millions de dollars estimés être le coût de la mise en place initiale de l’opération civile des Nations unies au Kosovo"; comme au Timor-Oriental, où l’administration Clinton a demandé une réduction de la force de paix déjà très réduite. En novembre, "l’agence américaine pour l’aide aux victimes de catastrophes à l’étranger n’avait pas encore distribué d’équipement lourd et elle commence seulement à amener du bois de construction" pour le programme d’abris d’hiver au Kosovo. Le HCR et l’agence humanitaire de l’Union européenne, ECHO, ont également "été fortement critiqués pour leurs retards et leur manque de prévoyance". Les besoins urgents de la mission de l’ONU sont l’équivalent du "coût d’une demi-journée de bombardements", a déclaré avec amertume un officiel de haut rang de l’ONU, et sans ces fonds, "ce projet va s’effondrer", pour le grand bonheur de Milosevic.

    Une conférence des gouvernements occidentaux donateurs ne s’est engagée à verser que 88*millions de dollars pour couvrir le budget de la mission de l’ONU au Kosovo, mais elle a promis un milliard de dollars pour la reconstruction en l’an 2000 — des fonds publics qui iront directement dans les poches des entrepreneurs privés, si les membres de l’OTAN arrivent à se mettre d’accord sur la façon dont les contrats doivent être répartis. A la mi-décembre, la mission de l’ONU a demandé à nouveau des fonds pour les enseignants, les policiers et d’autres fonctionnaires, sans grand succès.


    Priorité à... moins d'aide



    Malgré le montant limité de l’aide, l’intérêt que représente un désastre qui peut être attribué à un ennemi officiel, et être exploité (de façon saugrenue) "afin de montrer pourquoi 78 jours d’attaques aériennes contre les forces et les infrastructures serbes étaient nécessaires", a suffi pour entraîner d’importantes réductions de l’aide dans d’autres régions du monde. Le Sénat américain se prépare à retirer des dizaines de millions de dollars aux programmes d’aide à l’Afrique. Le Danemark a réduit de 26*% son assistance aux pays autres que le Kosovo. L’International Medical Corps a suspendu son programme en Angola, ayant collecté 5*millions de dollars pour le Kosovo, alors qu’il cherche en vain 1,5*million de dollars pour l’Angola, où 1,6*million de personnes déplacées sont menacées par la famine. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a annoncé qu’il allait devoir réduire ses programmes pour 2*millions de réfugiés au Sierra Leone, au Liberia et en Guinée, car il a reçu moins de 20*% du financement demandé. Le même sort attend 4*millions de personnes affamées dans la région des Grands Lacs en Afrique — dont la situation n’est pas sans liens avec les actions menées par l’Occident durant de nombreuses années, et son refus d’agir aux moments décisifs. Les dépenses du HCR pour les réfugiés des Balkans sont onze fois plus élevées que pour l’Afrique. "Les centaines de millions de dollars dépensés pour les réfugiés du Kosovo et la façon dont les agences d’aide se sont bousculées pour les dépenser "étaient presque obscènes", a affirmé Randolph Kent", lui qui est passé des programmes de l’ONU dans les Balkans à ceux d’Afrique de l’Est. Le président Clinton a organisé une rencontre avec les principales organisations humanitaires pour "manifester son enthousiasme pour l’aide au Kosovo".

    Tout cela se produit dans un contexte de réductions drastiques de l’aide extérieure des Etats-Unis, aujourd’hui "au sommet de leur gloire" (Fromkin), leurs dirigeants se voyant adulés pour leur "altruisme" sans précédent historique, alors qu’ils disparaissent pratiquement de la liste des donateurs en faveur des pauvres et des miséreux.


    Mafias et démocratie



    L’enquête de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) présente un bilan détaillé des crimes commis sous l’occupation militaire de l’OTAN. Si l’on ne saurait les comparer aux crimes commis par la Serbie sous les bombardements, ils ne sont pas négligeables. Selon le rapport de l’OSCE, la province occupée est dominée par "l’anarchie qui laisse la violence s’exercer sans opposition", celle-ci étant en grande partie attribuée à l’UCK, tandis que "l’impunité règne au lieu de la justice". Les opposants albanais au "nouvel ordre", sous "la domination de l’UCK", y compris des cadres du "principal rival politique du groupe rebelle", ont été enlevés, assassinés, visés par des attaques à la grenade, harcelés sous diverses formes, et se sont vus intimer l’ordre d’abandonner la politique. Le seul extrait des rapports de l’OSCE publié dans le New York Times concerne la ville de Prizren, près de la frontière albanaise. Elle fut attaquée par les Serbes sous les bombardements, le 28*mars, mais "le résultat général est que bien plus de dommages y ont été causés […] après la guerre que durant celle-ci". La police militaire britannique fait état d’une participation de la maffia albanaise à des attaques à la grenade et à d’autres exactions, parmi lesquelles l’assassinat de femmes âgées par "des hommes se présentant comme des représentants de l’UCK".

    La minorité serbe a été en grande partie expulsée. Robert Fisk, du quotidien anglais The Independent, note que "le nombre de Serbes tués au cours des cinq mois qui ont suivi la fin de la guerre s’approche du nombre d’Albanais tués par les Serbes au cours des cinq mois qui ont précédé le début des bombardements de l’OTAN en mars", d’après les preuves disponibles (l’ONU avait fait état de "65 morts violentes" de civils, Albanais et Serbes principalement, au cours des deux mois qui ont précédé le retrait des observateurs et les bombardements). Il n’y a pas d’enquêtes sur les meurtres, même pas sur le meurtre d’un employé serbe du TPIY (Tribunal pénal international pour la Yougoslavie). La communauté croate "est partie en masse" en octobre. En novembre, "le président de la petite communauté juive de Pristina, Cedra Prlincevic, est parti pour Belgrade après avoir dénoncé "un pogrome contre la population non albanaise"". Amnesty International rapportait à la fin de l’année que "les violences contre les Serbes, les Roms, les Slaves musulmans et les Albanais modérés au Kosovo ont augmenté de façon dramatique au cours du moins passé", incluant "assassinats, enlèvements, attaques violentes, actes d’intimidations, incendie de demeures […] et ce quotidiennement", de même que des cas de torture et de viol, des attaques contre des médias et des partis politiques albanais indépendants dans ce qui apparaît comme "une campagne organisée pour réduire au silence les voix modérées au sein de la communauté albanaise du Kosovo", tout cela sous le regard des forces de l’OTAN.

    Les officiers de la KFOR disent qu’ils ont reçu l’ordre d’ignorer les crimes: "Bien sûr, c’est fou", explique un commandant français, "mais ce sont les ordres, de l’OTAN, d’en haut". De même, les forces de l’OTAN "semblent totalement indifférentes" aux attaques lancées par des "commandos armés d’Albanais du Kosovo" de l’autre côté de la frontière serbe, "pour terroriser les localités de la zone frontalière, voler du bois ou du bétail et, dans certains cas, tuer", laissant des villes désertes


    Kosovo: une Bosnie ?



    Les données actuelles montrent que, sous l’occupation de l’OTAN, le Kosovo est revenu à la situation qui existait au début des années 80, après la mort de Tito: les forces nationalistes entreprirent alors de créer une "république albanaise ethniquement pure", s’emparant des terres serbes, attaquant les églises, et s’engageant dans une "violence prolongée" pour atteindre leur but, avec presque toutes les semaines "des cas de viol, d’incendie, de pillage et de sabotage industriel, très probablement conçus pour chasser ce qui restait de la population slave autochtone […] hors de la province". Ce problème "apparemment insoluble", un autre épisode dans une histoire horrible de violence intercommunautaire, a mené à la réponse typiquement brutale de Milosevic, qui supprima l’autonomie du Kosovo, ainsi que les importantes subventions fédérales dont la province dépendait, et qui imposa un régime d’"apartheid" (selon Miranda Vickers, une universitaire américaine spécialiste de l'histoire du Kosovo).

    Le Kosovo pourrait aussi bientôt ressembler à la Bosnie, "un repaire de voleurs et de fraudeurs du fisc", sans économie digne de ce nom, dominé par "une classe criminelle fortunée qui exerce une influence politique énorme et détourne chaque année à son profit des centaines de millions de dollars de recettes fiscales potentielles". L’avenir pourrait être bien pire encore, si l’indépendance du Kosovo se conjuguait avec les pressions en faveur d’une "grande Albanie", qui ne laissent rien présager de bon.

    Les pays les plus pauvres de la région ont subi des pertes énormes du fait de l’obstruction de la navigation sur le Danube par suite des bombardements de Novi Sad, autre centre d’opposition à Milosevic. Ils souffraient déjà de barrières protectionnistes qui "empêchent leurs navires d’exercer leur métier au sein de l’UE", ainsi que d’"un barrage de quotas et de taxes douanières dressé par les pays occidentaux face à leurs exportations". Mais "l’obstruction [de la navigation sur le Danube] est en fait une aubaine" pour l’Europe occidentale, en particulier pour l’Allemagne, qui bénéficie d’une activité accrue sur le Rhin et dans les ports de l’Atlantique.


    Les vrais gagnants



    Il y a d’autres gagnants. A la fin de la guerre, la presse économique a déclaré que "le vrai vainqueur" était l’industrie militaire occidentale, c’est-à-dire les industries de pointe en général. Moscou s’attend à une "année exceptionnelle pour les exportations d’armes russes", tandis que "le monde procède de façon inquiétante à son réarmement, principalement grâce à l’aventure de l’OTAN dans les Balkans", en cherchant à se doter de moyens de dissuasion, comme cela fut largement prévu durant la guerre. Plus important encore, les États-Unis ont réussi à imposer leur domination sur la région stratégique des Balkans, prenant le relais des initiatives de l’UE (Union européenne), au moins provisoirement, ce qui était une des raisons principales de l’exigence que l’opération soit entre les mains de l’OTAN, filiale des États-Unis. Une Serbie démunie reste le dernier point de résistance, probablement pas pour longtemps.

    Une autre conséquence est le nouveau coup porté aux principes fragiles de l’ordre mondial. L’action de l’OTAN représente une menace contre "le cœur même du système de sécurité international" fondé sur la charte de l’ONU, faisait remarquer le secrétaire général Kofi Annan, dans son rapport annuel de septembre*1999.. Cela importe peu aux riches et puissants (les États-Unis en priorité) qui agiront comme ils l’entendent, rejetant les décisions de la Cour internationale de justice et opposant leur veto aux résolutions du Conseil de sécurité lorsque cela s’avère nécessaire. Mais les victimes traditionnelles prennent ces questions plus au sérieux, comme l’a montré la réaction d’ensemble face à la guerre du Kosovo.

    La question essentielle — qui n’est pas difficile à comprendre — est que le monde est confronté à deux possibilités en ce qui concerne le recours à la force: soit un semblant d’ordre mondial, la Charte de l’ONU ou quelque chose de mieux, si ce quelque chose peut obtenir un certain degré de légitimité; soit des États puissants qui, comme par le passé, agissent à leur guise, guidés par les intérêts du pouvoir et du profit, à moins d’en être empêchés de l’intérieur. Il est bon de lutter pour un monde meilleur, mais pas de se bercer d’illusions à propos de celui dans lequel nous vivons.

    Les archives et d’autres sources devraient nous fournir beaucoup plus d’informations à propos de la dernière guerre des Balkans. Toutes les conclusions que l’on peut tirer aujourd’hui sont au mieux partielles et provisoires. Dès à présent, cependant, les "leçons tirées" ne semblent pas être très engageantes.
     
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