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Postmodernisme

Discussion dans 'Politique et débats de société' créé par André Volt, 6 Juin 2017.

  1. André Volt
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    André VoltGuest

    Je vous propose ici quelques éléments sous forme de citations et de remarques personnelles qui ont été utilisées lors du débat sur le postmodernisme avec la CNT-AIT pendant son camping d’été 2016. Ces éléments ont pour objectif de saisir la nature et les applications de la pensée relativiste ainsi que son opposition à la pensée scientifique.

    Définitions

    Postmodernisme:
    Impostures intellectuelles p.11:
    « Courant intellectuel caractérisé par le rejet des Lumières, par des élaborations théoriques indépendantes de tout test empirique, et par un relativisme cognitif et culturel qui traite les sciences comme des « narrations » ou des constructions sociales parmi d’autres. »

    Relativisme:
    Impostures intellectuelles p.53:
    « Toute philosophie qui prétend que la validité d’une affirmation est relative à un individu et/ou à un groupe social. »

    Relativisme cognitif:
    Les tenants de cette doctrine mettent en cause toute connaissance du réel. La connaissance n’a pas la possibilité d’accéder au réel tel qu’il est.

    Relativisme culturel:
    Wikipedia:
    Le relativisme culturel est la thèse selon laquelle les croyances et activités mentales d’un individu sont relatives à la culture à laquelle appartient l’individu en question. Dans sa version radicale, le relativisme culturel considère que la diversité culturelle impose que les actions et croyances d’un individu ne doivent être comprises et analysées que du point de vue de sa culture.
    [Il] est parfois ramené à sa composante de relativisme moral dit aussi relativisme éthique, thèse selon laquelle il n’est pas possible de déterminer une morale absolue ou universelle mais que les valeurs morales ne valent qu’à l’intérieur de frontières culturelles, où le code moral est le produit des coutumes et des institutions du groupe humain considéré.

    Constructivisme:
    Wikipedia:
    Le constructivisme, en épistémologie, est une approche de la connaissance reposant sur l’idée que notre image de la réalité, ou les notions structurant cette image, sont le produit de l’esprit humain en interaction avec cette réalité, et non le reflet exact de la réalité elle-même.

    Science:
    Pseudosciences & Postmodernisme p.41:
    « Vision du monde qui accorde la 1ere place à la raison et à l’observation, et qui vise à acquérir un savoir précis du monde naturel et social. Elle se caractérise avant toute chose par l’esprit critique, à savoir l’engagement à soumettre ses assertions à la discussion publique, à en tester systématiquement la validité par l’observation ou l’expérience, et à réviser ou abandonner les théories qui ne résistent pas à cet examen ou à ces tests. »

    Science et postmodernisme

    La pratique scientifique implique une vision réaliste. C’est à dire reconnaitre le fait qu’il existe une réalité extérieure indépendante de notre esprit et qui se différencie des représentations que nous en avons. C’est le monde réel qui détermine nos représentations même si elles sont traduites par nos sens et notre cerveau. Ces derniers, produits par l’évolution et la confrontation à l’environnement, nous permettent d’avoir une image du réel assez fiable pour pouvoir interagir de manière cohérente et efficace avec notre environnement. Les constructivistes radicaux excluent cette possibilité car la manière dont nous interagissons avec notre environnement, aussi cohérente soit-elle, serait elle aussi profondément (uniquement?) déterminée par notre esprit. Nous nous retrouverions donc dans l’impossibilité de dire si nous interagissons objectivement de manière cohérente avec notre environnement. Cette opinion exclue toute possibilité d’interagir avec la réalité et donc de la modifier.
    Chez les postmodernistes on retrouve soit une position idéaliste radicale et anti-réaliste qui veut que rien n’existe en dehors de nos représentations (nous « construirions » donc littéralement le monde avec nos représentations), soit l’idée qu’un monde réel extérieur existe bel et bien mais que nous ne pouvons pas en connaitre la nature puisque nous n’y avons accès qu’indirectement à travers nos sensations et que notre raisonnement et nos sens sont relatifs à une certaine culture. Nous n’aurions donc radicalement pas la même vision du monde qu’une personne d’une culture différente. Si certaines bases de la pensée postmodernes peuvent se justifier, comme le fait que nos préjugées et notre socioculture peuvent agir sur notre perception du monde, ce sont bien ses excès et son extrémisme qui sont mis en cause.
    Là où le positivisme permet d’établir une échelle de valeur entre les différentes formes d’interprétation du monde, pour le postmoderniste tout se vaut et la science est mise au même niveau que le mythe ou l’art pour expliquer le monde.
    Cette citation d’Ashis Nandy, sociologue indien, résume bien le relativisme auquel les postmodernes soumettent la méthode scientifique:
    « Nous devons apprendre à rejeter la prétention à l’universalité de la science. La science n’est pas moins déterminée par la culture et la société que n’importe quelle autre activité humaine. »

    Applications de la pensée postmoderne

    Postmodernisme et sciences humaines:

    Impostures Intellectuelles p.206:

    « Les conséquences culturelles les plus graves du relativisme proviennent de son application en sciences humaines. L’historien anglais Eric Hobsbawn dénonce en termes éloquants la croissance des modes intellectuelles « postmodernes » dans les universités occidentales, en particulier dans les départements de littérature et d’anthropologie, qui impliquent que tous les « faits » qui prétendent à une existence objective sont simplement des constructions intellectuelles. En bref, qu’il n’y a pas de différence claire entre les faits et la fiction. Mais il y en a une et, pour les historiens, même pour les anti-positivistes les plus militants parmi nous, il est absolument essentiel de pouvoir distinguer entre les deux. »

    Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels, de Jean-Jacques Rosat:

    Une illustration particulièrement saisissante de cet idéalisme linguistique est un article de Bruno Latour – sociologue et philosophe des sciences de renommée internationale qui enseigne aujourd’hui à Sciences-Po – sur la tuberculose et Ramsès II. Ce pharaon égyptien a vécu entre 1300 et 1235 (environ) avant J.-C. Or, en 1976, des analyses pratiquées sur sa momie, transportée depuis le musée du Caire jusqu’à l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris, ont établi qu’il est vraisemblablement mort de la tuberculose. Voilà une difficulté philosophique redoutable, s’exclame Latour : comment le pharaon « a-t-il pu décéder d’un bacille découvert par Robert Koch en 1882 » ? Pour le bon sens réaliste, il n’y a aucune énigme : le bacille existait et agissait depuis très longtemps ; puis, un jour, Koch l’a découvert ; où est le problème ? Impardonnable naïveté, répond Latour, qui développe alors une forme radicale de constructivisme des faits : « Avant Koch, le bacille n’a pas de réelle existence. […] Les chercheurs ne se contentent pas de “dé-couvrir” : ils produisent, ils construisent. […] Affirmer, sans autre forme de procès, que Pharaon est mort de la tuberculose revient à commettre le péché cardinal de l’historien, celui de l’anachronisme. » Comme si un historien affirmait qu’il est mort d’une rafale de mitraillette : la mitraillette n’existait pas avant qu’on la fabrique ; le bacille n’existait pas non plus avant que la science le « construise ».

    Le problème de Latour est qu’il confond totalement réel et concept. Pour les matérialistes le bacille a une réalité physique indépendante des concepts que l’on peut développer suite à sa découverte. C’est d’ailleurs un paradoxe chez Latour et les idéalistes radicaux car lorsque le bacille de Koch est découvert il n’est pas encore doté du concept de « bacille de Koch », ce n’est qu’une forme de vie originale qui est découverte et qui sera ensuite nommée. Comment le scientifique pourrait-il créer le bacille à travers son concept alors qu’au moment de sa découverte il n’est pas encore conceptualisé? Simplement parce que l’existence dudit bacille est indépendant du concept qu’on lui colle dessus et qu’elle lui est antérieure.

    Postmodernisme et politique:

    Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels, de Jean-Jacques Rosat:

    Dans la troisième partie de 1984, O’Brien, le représentant de l’intelligentsia dirigeante, impose à l’homme ordinaire qu’est Winston une succession alternée de séances de tortures et d’entretiens philosophiques, au cours desquels il s’emploie à le débarrasser de son réalisme naïf et à lui inculquer des conceptions nouvelles : les faits historiques aussi bien que les vérités mathématiques sont construits ; ils varient continuellement en fonction des intérêts et des besoins de la société dont la définition est aux mains de l’élite au pouvoir ; si la réalité n’existe que dans les esprits et si les dominants peuvent imposer à tous les esprits les mêmes croyances (ce qui n’est qu’une affaire de technologie), la révolte n’a plus aucun sens. Le bourreau imaginé par Orwell est un philosophe constructiviste. « Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme, pensait en effet Orwell, ce n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il s’attaque au concept de vérité objective. […] La vérité [est] quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qu’il faut découvrir, et non quelque chose que l’on peut inventer selon les besoins du moment. » La leçon philosophique et politique de 1984, c’est que la liberté et la démocratie sont incompatibles avec le relativisme et le constructivisme généralisés. « Et cependant, c’était lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai [the obvious, the silly and the true]. Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment […] qu’il posait un axiome important, il écrivit : “La liberté, c’est de dire que deux et deux font quatre. Quand cela est accordé, le reste suit.” »

    Pseudosciences & Postmodernisme:

    « l n’y a jamais eu une science sans présupposés, une science « objective », vierge de valeurs et dépourvue de vision du monde. […] Le fait que le système de Newton a conquis le monde n’a pas été la conséquence de sa vérité et de sa valeur intrinsèque ou de sa force de persuasion, mais plutôt un effet secondaire de l’hégémonie politique que les Britanniques avaient acquise à cette époque et qui s’est transformée en empire.[…]
    Les faits sont simplement les suivants: une idée née des Lumières – c’est-à-dire une idée issue de la civilisation occidentale à une époque bien précise – s’est érigée en vérité absolue et a proclamé qu’elle était un critère valable pour tous les peuples et à toutes les époques. Nous avons là un parfait exemple d’impérialisme occidental, une impudente affirmation de suprématie. […]
    Les décisions motivées par une vision du monde fondée sur la race déterminent la structure de base – le principe ou phénomène élémentaire – sur laquelle se fonde une science. […] Un allemand ne peut observer et comprendre la nature que selon ses caractéristiques raciales. »

    Citation d’Ernst Krieck, idéologue nazi et recteur de l’université de Heidelberg de 1937 à 1938.

    Le PIR:

    Aujourd’hui la formation politique française postmoderne la plus emblématique est certainement le Parti des Indigènes de la République. Le PIR, qui entend défendre les intérêts des « racisés » (non blancs), soutient que l’homosexualité est propre à l’occident et dénonce « la tentative de faire de l’homosexualité une identité universelle qui serait partagée par tous les peuples et toutes les populations. » Il dénonce également le « philosémitisme d’État », qui se traduit par un « traitement privilégié dont bénéficie la répression de l’antisémitisme par rapport aux autres racismes ». Sa porte parole, Houria Bouteldja, condamne les couples mixtes dans lesquels ses « grandes sœurs » seraient« envoûtées » par le « prince charmant blanc » et se rendraient complice du système raciste. Ces positions sont une traduction politique exemplaire du relativisme culturel.

    Revendiquer un monde décolonial, entretien de la revue Vacarme avec Houria Bouteldja:

    « La perspective décoloniale, c’est s’autoriser à se marier avec quelqu’un de sa communauté. Rompre la fascination du mariage avec quelqu’un de la communauté blanche. C’est tout sauf du métissage — une notion que je ne comprends pas d’ailleurs, je ne sais pas ce que c’est. Pour des générations de femmes et d’hommes, je parle surtout des maghrébins, le mariage avec un blanc était vu comme une ascension sociale. Pour les filles, les hommes blancs étaient vus comme moins machos que les arabes ; pour les garçons, une fille blanche, c’était une promotion. La perspective décoloniale, c’est d’abord de nous aimer nous-même, de nous accepter, de nous marier avec une musulmane ou un musulman, un noir ou une noire. »

    Postmodernisme et anarchisme:

    Du côté de l’anarchisme l’adoption des thèses postmodernes pose aussi problème. Le relativisme culturel peut se traduire ainsi: Si l’autre n’est pas de ma culture, il n’a pas accès à la même réalité et ne peut donc pas me comprendre. Appliqué aux rapports de domination cela donne: Si l’autre ne subit pas la même oppression, il n’a pas accès à la même réalité et ne peut donc pas me comprendre. Dans cette logique on comprend que certaines pratiques telle que l’organisation non-mixte systématique (en dehors des cas où elle peut se justifier d’un point de vue psychologique explicite) puissent se développer dans les milieux militants postmodernes.
    Cette logique mène à un communautarisme qui isole davantage les individus, participe à entretenir les aprioris et va donc à l’encontre de l’objectif initial qui est de défaire les préjugés.

    L’adoption du relativisme culturel par certains anarchistes peut également nous amener à des situations incroyables, comme celle où les organisateurs du salon du livre anarchiste de Montréal entendent dire aux participants de quelle manière ils doivent s’habiller et comment se coiffer:
    « Nous demandons aux gens qui participent au Salon du livre anarchiste d’être conscientEs de leurs habillements, coiffures (eg: dreadlocks ou “mohawk”) et façons d’êtres, et de garder en tête que ceux-ci peuvent être oppressifs pour les autres participantEs. L’appropriation culturelle est pernicieuse. Les actes qui la composent ne sont pas des gestes individuels, ce sont des gestes qui participent à une idéologie dominante de laquelle nous sommes toutes et tous en constante déconstruction.
    L’appropriation culturelle est l’adoption ou le vol d’icones, de rituels, de critères esthétiques et de comportements issues d’une culture ou sous-culture par un autre.
    […] Nous souhaitons que le Salon du livre anarchiste soit le plus sécuritaire possible. »
     
  2. mc²
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    Août 2014
    4 mars 2017
    Les libertaires, l’intersectionnalité, les races, l’islamophobie, etc. Dialogue sur les contextes français et québécois
    Par Francis Dupuis-Déri et Irène Pereira

    Depuis la parution du livre d’Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, au printemps 2016 (Paris, La Fabrique), on voit se développer dans les milieux libertaires en France une polémique autour de l’usage de la notion de « race »[1]. Ceux qui utilisent une telle notion sont qualifiés de « racialistes » et assimilés à des racistes. Cela touche en particulier la notion d’« intersectionnalité » qui est issue des sciences sociales et reprise par des militants dans le but de mieux articuler la réflexion autour de différentes oppressions comme le sexe, la race et la classe[2]. Récemment, le Groupe anarchiste Regard noir (depuis autodissous) publiait, avec la Anarchist Federation, une brochure intitulée Classe, genre, race et anarchisme, proposant des traductions de textes plutôt courts de l’Assemblée des femmes de la Fédération anarchiste britannique, qui aident à réfléchir à la notion — et au phénomène — de « privilèges »[3].

    Le site de réflexions libertaires Grand Angle a souhaité proposer une discussion entre deux libertaires et chercheurs en sciences sociales, pour lever certains malentendus et comparer le contexte militant et intellectuel français et québécois. En effet, Francis Dupuis-Déri milite ou a milité dans des organisations de sensibilité anarchiste aux États-Unis, en France et surtout au Québec. Il enseigne en science politique et en études féministes à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et il a signé quelques livres, par exemple L’anarchie expliquée à mon père (avec Thomas Déri, Montréal, Lux, 2014) et Les Black Blocs (Montréal, Lux, 4e éd. 2016). Irène Pereira a milité dans différentes organisations libertaires (CNT, Alternative Libertaire) et est membre du collectif de rédaction de la revue Réfractions. Elle enseigne à l’ESPE de l’Université de Créteil et participe au réseau « Sexe, race, classe » de l’Association française de sociologie. Elle a publié, entre autres, Anarchistes (Montreuil, La ville Brule, 2009) et L’anarchisme dans les textes (Paris, Textuel, 2011).

    ______________________________________

    Irène Pereira : Pour ma part, c’est vrai que je suis étonnée du développement de cette polémique dans les milieux libertaires en particulier parce qu’elle assimile au Parti des Indigènes de la République (PIR) des positions qu’il ne revendique pas, comme l’intersectionnalité. En effet, Houria Bouteldja est l’auteure d’un texte où elle critique la notion d’intersectionnalité[4]. Ce texte fait suite, en réalité, à des critiques que le PIR avait essuyées venant à la fois de Philippe Corcuff[5] et d’un article collectif, rédigé entre autres par Malika Amaouche[6]. Ces deux contributions, antérieures à la publication de l’ouvrage polémique d’Houria Boutledja, mettent notamment en cause les positions ambiguës du PIR concernant l’antisémitisme et l’homophobie. Donc, il est possible de constater qu’il n’y a pas d’identification entre le fait de soutenir le PIR et d’utiliser la notion sociologique de « race » : cela me semble une erreur que commettent certains militants libertaires français par manque de connaissance de l’ensemble de la littérature concernant ces sujets. En effet, l’intersectionnalité est une notion qui trouve son origine dans le féminisme noir américain. Par ailleurs, les analyses se situant le plus souvent dans la perspective de l’intersectionnalité s’efforcent de déconstruire les catégories essentialisées par les différents rapports de domination, alors que « l’essentialisme » est aujourd’hui revendiqué positivement au sein du PIR[7].

    De manière générale, j’ai l’impression que dans toute cette histoire, outre une réduction au PIR, il y a une méconnaissance de l’ensemble de ces théories en particulier de la part de leurs opposants. Ainsi, j’ai pu lire : « Pour ces braves gens, l’histoire du monde tient en deux dates : 1492 et 1830. Le point de vue “décolonial” – le terme “décolonial” remplace “anticolonialiste”, ou même “révolutionnaire” d’ailleurs, et ouvre une identité politique permanente, décontextualisée –, ne voit l’histoire du monde que depuis le prisme de l’histoire des relations franco-algériennes »[8]. Le problème, c’est que le décolonial[9] n’a guère avoir avec les relations franco-algérienne car il s’agit à la base d’un courant de pensée latino-américain (d’où la référence à 1492). Une autre idée fausse que l’on trouve dans les milieux libertaires, c’est que ces théories seraient postmodernes et s’opposeraient à une approche matérialiste. En ce qui concerne la pensée décoloniale, elle a à l’origine plus à voir avec la théorie de la dépendance et la philosophie de la libération, qui sont des courants latino-américains, qu’avec les théories postmodernes. De même, les origines de la théorie de l’intersectionnalité se trouvent plutôt dans les courants féministes noirs américaines[10] que dans le postmodernisme. La réception en France s’est fait en particulier via des réseaux issus du féminisme matérialiste. Une autre simplification que l’on trouve consiste dans une réduction du queer aux approches postmodernes par opposition au matérialisme. Mais une telle conception est nettement contestable dans le queer of color[11] qui a eu impact non négligeable sur le mouvement Black Lives Matter (BLM).

    Disons que, pour moi, ce qui est étonnant, c’est que j’ai l’impression que certains anarchistes se réveillent sur la question quand on les traite de « Blancs »[12], mais qu’ils n’avaient pas l’air de franchement s’émouvoir lorsque, par exemple, le PIR avait un discours ambigu sur l’homophobie. En outre, il me semble qu’il y a une mécompréhension au sujet de la notion de « race » utilisée entre autres dans la littérature sur l’intersectionnalité et la pensée décoloniale. En effet, il ne s’agit pas d’une notion biologique, mais d’une construction sociale qui continue à organiser la société de manière inégalitaire. C’est pour cela que certains chercheurs en France préfèrent parler de « rapports sociaux de racisation ». C’est une réalité que, en France, il existe tout un renouveau du travail sociologique autour de cette question qui a longtemps été relativement taboue[13]. Mon autre source d’étonnement face à ces polémiques en France dans le milieu libertaire, c’est que depuis le milieu des années 2000, il y a des organisations militantes libertaires françaises comme Alternative libertaire (AL)[14] ou la Coordination des Groupes Anarchistes (CGA)[15] qui ont intégré une réflexion sur ces questions, et donc cela n’a rien de si nouveau que cela. Enfin, quand je lis la littérature étrangère (en langue anglaise, espagnole ou portugaise), cette catégorie de « race » (sociologique) est présente dans de nombreux pays et mise en avant justement par des personnes qui souhaitent lutter contre le racisme. Lorsqu’on regarde aux États-Unis, le mouvement Black Lives Matter en est un bon exemple et revendique une approche intersectionnaliste croisant classe sociale, racisation, sexe, queer et handicap. C’est d’ailleurs plutôt dans ces milieux critiques qu’il faut aujourd’hui chercher les ferments de la résistance à Donald Trump aux États-Unis comme le montre les prises de position d’Angela Davis[16].

    En France, par exemple, le gouvernement interdit les statistiques ethniques par référence à son histoire avec le régime de Vichy. La notion de « race » reste très marquée par la collaboration avec le régime nazi. Or, il y a une tendance de la France à juger de toutes les questions par rapport à sa propre histoire nationale. Cependant, cette histoire n’est pas nécessairement celle des populations immigrées qui la composent. Par exemple, Martine Fernandes[17] a étudié le cas de l’utilisation de la notion de « race portugaise » dans le rap issu de l’immigration franco-portugaise. Cet usage a au moins deux références distinctes, mais qui n’ont rien à voir avec l’histoire de la France. Le premier c’est la mobilisation de la notion de « race » dans le rap chicano (celui des mexicains aux États-Unis) qui a servi de modèle à certains groupes de rap franco-portugais comme La Harissa. Le second, c’est l’histoire de la notion de race au Portugal durant la dictature salazariste. Avant la Seconde Guerre mondiale, le régime se réfère à une origine lusitanienne de la « race portugaise ». Mais par la suite, pour continuer à justifier la colonisation, le régime met en avant le fait que les Portugais se caractériseraient au contraire par le métissage, en particulier avec les populations africaines : c’est le luso-tropicalisme. Le régime s’appuie ainsi sur une sorte d’idéologie racialiste sans racisme, qui sert en réalité à masquer un racisme social bien réel. Aujourd’hui l’affirmation d’une « race portugaise » dans le rap franco-portugais est une affirmation identitaire, mais qui ne vise pas à développer un discours de suprématie de la race portugaise. Il s’agit d’une affirmation de la fierté d’être portugais, d’un renversement du stigmate en fierté, chez des jeunes issues de milieux populaires et s’adressant à des jeunes de milieux populaires issus de l’immigration. Ce qui me paraît problématique, c’est la difficulté de l’opinion publique française majoritaire à sortir de son franco-centrisme et à essayer de comprendre l’immigré, en tant qu’autre. De ce point de vue, il me semble que le Canada qui se présente comme une société multiculturelle fait davantage d’effort pour faire cela. Ainsi, il y a eu par exemple un travail de recherche spécifique effectué pour comprendre les particularités des immigrés portugais à Little Portugal à Toronto.

    Or justement, est-ce que, Francis, tu peux nous donner des éléments, d’une part sur la manière dont le Québec intègre la question raciale dans sa législation (par exemple la question des « peuples autochtones canadiens » ou la question des statistiques ethniques) et d’autre part, la manière dont les milieux libertaires québécois se positionnent par rapport à la question raciale et à des notions telles que l’intersectionnalité ?



    Francis Dupuis-Déri : Pour resituer ce débat au sujet de l’utilisation du mot « race », disons pour commencer que j’en suis venu à une curieuse conclusion au fil de mes allées et venues régulières entre le Québec et la France, y compris des séjours de plusieurs mois en France : les anarchistes du Québec sont finalement très québécois, et les anarchistes en France très français. Prétendre être anarchiste ne suffit pas pour échapper, comme par magie, à notre contexte national qui nous influence fortement, et à une certaine socialisation culturelle par la famille, l’école, les médias, les débats publics et même les luttes entre partis (même si nous ne votons pas…).

    Je crois ainsi que les anarchistes du Québec ont tendance — je généralise, évidemment — à adopter un cadre de pensée cohérent avec l’idéologie officielle du Canada, à savoir un certain respect de la différence associée à la politique du multiculturalisme. Je ne dis pas que le Canada et le Québec ne sont pas des sociétés racistes, ni que les anarchistes d’ici ne sont pas racistes ou sexistes, mais il y a une tendance à accepter — en principe — les valeurs du multiculturalisme et de la diversité[18]. De même, les anarchistes québécois ont tendance — je généralise une fois de plus — à accepter l’influence du féminisme et des féministes, très dynamiques et fortement institutionnalisées au Québec (dans une province de 8 millions d’habitantes et d’habitants, il y a bien plus de ressources pour les femmes qu’en France : des centaines de maisons d’hébergement, des centres de jour, etc.). D’ailleurs, les féministes ont fait beaucoup pour introduire et diffuser l’intersectionnalité au Québec[19].

    Quant aux données statistiques ethniques, elles ne semblent pas poser de problème au Québec : nous avons l’habitude que l’État compte le nombre d’anglophones, de francophones et d’autochtones, et propose d’autres catégories d’« origine ethnique » dans le recensement (plus de 200, au recensement de 2006 !). Cela fait partie de notre histoire officielle (comme aux États-Unis), évidemment raciste au départ. Or, cette information permet aujourd’hui à la société civile d’agir pour défendre des droits et combattre les discriminations en connaissant la réalité avec plus d’exactitude quant à des enjeux précis (éducation, emploi, logement, santé, etc.).

    Du coté des anarchistes, cette influence du contexte national n’est pas la seule, bien sûr, et il ne faut pas sous-estimer les différences locales des réseaux anarchistes : des expériences historiques et le poids des habitudes, des tendances plus ou moins bien représentées, le passage de certaines idées véhiculées par des chansons, des livres, des revues ou lors de mobilisations transnationales, etc. Au Québec, le réseau anarchiste francophone est influencé par la présence des anglophones de Montréal ou qui viennent du Canada anglais ou des États-Unis. Ces anarchistes portent des idées et des pratiques fortement influencées par l’écologisme radical et l’antispécisme, le queer radical et les luttes antiracistes des communautés africaines-américaines. Du côté francophone, on reçoit — avec environ 5 ou 10 ans de retard — des idées sur l’intersectionnalité, le queer, les trans et l’anarcho-indigénisme, entre autres, et on finit (parfois) par les intégrer dans nos réflexions et nos pratiques, généralement suite à des luttes pénibles. Pour leur part, les anarchistes francophones du Québec ont plus de contacts avec les réseaux militants d’Amérique latine. De plus, la circulation d’idées et de forces vives entre la France et le Québec, favorisée par des voyages et des déménagements, stimulent la réflexion sur l’antifascisme, les squats et les espaces autonomes, mais aussi des « traductions » des idées du Comité invisible. Pour ce qui est du syndicalisme révolutionnaire, il puise ses inspirations du côté de la France (CNT), mais surtout des États-Unis (IWW).

    Bref, le passé colonial qui a déterminé cette dualité linguistique québécoise n’est pas qu’une affaire identitaire et culturelle. Il s’agit aussi d’un contexte qui favorise des déplacements et des échanges d’idées et de pratiques qui favorisent à leur tour certaines tendances anarchistes (comme le montrent très bien, d’ailleurs, les nombreux livres — surtout en anglais — sur l’expérience de l’immigration allemande, italienne et yiddish vers l’Amérique du Nord et du Sud à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle). Nous restons une sorte d’avant-poste, de comptoir colonial où transitent et s’échangent les idées et les expériences[20]. Enfin, comme je prends de l’âge, j’ai pu constater que beaucoup plus d’anarchistes qu’avant non seulement s’intéressent aux luttes des peuples autochtones d’ici, mais réussissent à former des alliances avec des autochtones en lutte (je pense au groupe Ni Québec, ni Canada). Cela entraîne toute une réflexion sur notre rapport à la colonisation et à l’occupation du territoire. Par exemple, qu’est-ce qu’un « espace autonome », s’il se situe sur des terres volées aux autochtones lors de la colonisation ? Comment reconnaître que nous participons aussi aux dynamiques coloniales, si nous avons des origines européennes ? Par exemple, tu parles du rapport colonial entre la France et l’Algérie. C’est très important, évidemment, et encore vivant autant en France qu’en Algérie. Mais vu du Québec, on sait que la France a aussi une dette coloniale au Québec, et même une « responsabilité » historique quant au choc de la colonisation européenne subit par des populations autochtones (il faudrait ici aussi parler de « crime contre l’humanité », dont sont responsables l’État canadien, mais aussi les États français et anglais).

    Si les anarchistes du Québec ont donc tendance à être « canadiens » (multiculturalistes, etc.), il me semble avoir constaté (je peux me tromper) que les anarchistes en France reprennent en leurs termes une pensée républicaine et à prétention « universaliste », soit l’idéologie officielle du régime en place (comme, au Québec, les anarchistes parlent le langage du multiculturalisme). J’ai entendu des anarchistes en France tenir des propos qui auraient fait sourire ou grincer des dents au Québec, par exemple rejeter l’alternance des tours de parole hommes-femmes sous prétexte qu’il faudrait alors aussi en réserver « pour les arabes, les nains, les baleines à bosse » (un argument républicain universaliste basique).

    Je suis conscient que j’avance en terrain miné avec mes spéculations (je sais qu’il y a aussi des anars en France qui pratiquent ou acceptent la non-mixité féministe, qui combattent l’islamophobie, etc.). Mais je me permets d’avancer encore un peu et de suggérer que ce que je viens de dire est vrai aussi pour le sens des mots, c’est-à-dire qu’il n’est pas toujours le même selon le temps et le lieu. Au Québec, le mot « communautaire » n’a pas du tout le même sens qu’en France ; nous l’employons dans le sens d’associatif — les « groupes communautaires » sont des organismes associatifs, dont le mandat n’est pas défini par une identité ethnique ou de sexe.

    Je suis aussi conscient qu’il faudrait préciser comment les mots, qui évoquent des principes officiels (multiculturalisme, laïcité, etc.), sont repris par des anars et traduits dans les luttes internes des milieux de gauche et d’extrême gauche, pour favoriser telle organisation, telle tendance, consolider des jeux d’alliance ou, au contraire, confirmer de vieilles rivalités, etc. (comme me l’a judicieusement suggéré Émeline Fourment). J’imagine bien que le mot « race » sent le soufre pour des anarchistes en France, sans doute parce que certains ont été fortement influencés par les débats officiels au sujet de la Constitution française en 2013 pour biffer le mot « race », et sans doute aussi par l’histoire et l’actualité de l’extrême droite et du fascisme français. Or le mot « race » que l’on retrouve dans les textes au sujet de l’intersectionnalité a été proposé par des auteures africaines-américaines antiracistes, dans le triptyque « sexe, race, classe ». Ce n’est pas nouveau, cela dit. Dans les années 1970, Angela Davis, ancienne membre des Black Panthers, a signé un livre intitulé (en anglais et en français) Femmes, race et classe. Je n’ai jamais entendu de débat au sujet du titre de ce livre, pas plus qu’au sujet du livre de la sociologue féministe française Colette Guillaumin (à la peau blanche), Sexe, race et pratique du pouvoir. De même, la féministe québécoise Diane Lamoureux, qui vient de traduire en français le livre La Pensée féministe noire, de Patricia Hill Collins, explique dans sa préface ses choix de traductrice pour certains mots, comme blanchitude (inspiré de négritude) ou blanchité, mais elle ne semble pas juger opportun de s’excuser d’avoir gardé le mot « race » dans la version française.

    Si on refuse l’utilisation que des féministes africaines-américaines font du mot « race », alors on devrait aussi refuser de lire Bakounine, parce qu’il a écrit un livre intitulé Dieu et l’État. Or, si Dieu n’existe pas, parler ainsi de « Dieu » ne fait que conforter les croyantes et croyants dans leur foi ! Pour éviter d’utiliser le mot « Dieu », parlons plutôt d’une « entité imaginée et divinisée ». Nous aurions donc le slogan anarchiste : « Ni entité imaginée et divinisée ! Ni maître ! ».

    Désolé pour mon sarcasme…

    Je considère que les anarchistes devraient être enthousiastes face à l’approche intersectionnelle, puisqu’elle propose de prendre au sérieux et de combattre tous les systèmes et toutes les formes possibles de domination, d’oppression, d’appropriation et d’exclusion. N’est-ce pas ce que propose aussi, en principe, l’anarchisme ?

    Or, il faut des mots pour nommer des catégories socialement et culturellement construites, soit le sexe, la race et… la classe. Oui, oui : la classe aussi. Pour plusieurs au XIXe siècle, et sans doute encore aujourd’hui, la classe sociale est fortement influencée par la biologie et l’hérédité. On considère souvent que l’on est riche de père en fils, et pauvres de mère en fille, d’où l’idée que les mères pauvres ne devraient pas avoir trop d’enfants. L’héritage consacre officiellement et légalement l’influence biologique dans le système de classes, ainsi que les mariages qui ont lieu le plus souvent entre membres d’une même classe sociale, les choix des écoles et des activités pour les enfants, etc. En d’autres mots, la classe a beau être une construction sociale, notre appartenance de classe est fortement influencée par notre naissance.

    Mais ce n’est pas parce que vous dites « classe » que vous défendez une conception biologique de la classe, ni surtout que vous défendez le système capitaliste. De même, vous pouvez dire « sexe » ou « race » sans défendre le sexisme ou le racisme. On peut évidemment préférer parler d’une « personne racisée » ou « racialisée », pour éviter le mot « race ». Mais l’important pour des anarchistes devrait-il être de s’insurger — en public — contre l’utilisation du mot « race » dans des textes écrits par des africaines-américaines antiracistes, ou de se mobiliser contre le racisme de « nos » États, dirigé aujourd’hui en particulier vers les populations « arabes » musulmanes ? Je vois mal en quoi dépenser son énergie à contrer l’utilisation du mot « race » aura beaucoup d’impact sur ce type de racisme culturaliste, au nom duquel on justifie des lois d’exception et des invasions militaires qui devraient horrifier les anarchistes (selon moi).

    Mais j’ai trop parlé : sans doute sauras-tu me dire que je n’ai pas tout compris au sujet des anarchistes en France, mais aussi qu’il y a tout de même des réseaux qui adoptent une analyse intersectionnelle. Pourquoi, selon toi, ça passe dans certains réseaux, et pas ailleurs ?



    Irène : Avant de répondre directement à ta question, je voudrais te rejoindre sur le caractère très franco-centré de l’approche en France. Par exemple, je travaille beaucoup en ce moment sur les questions éducatives dont on sait qu’elles ont occupé une grande place dans l’histoire de l’anarchisme. Je me suis d’abord intéressée aux expériences anarchistes éducatives en France à la Belle Epoque, puis au mouvement Freinet dans lequel sont engagés nombre de militants libertaires encore actuellement. Mais, je ressentais une certaine insatisfaction du fait du caractère pas assez « politique » à mon goût des approches pédagogiques au sein du mouvement Freinet dans le contexte présent. Je me suis donc tournée vers la littérature étrangère pour voir ce qui s’y passait. C’est là que j’ai constaté que dans les aires linguistiques ibériques et anglaise, depuis les années 1980, avait émergé dans la continuité des travaux de Paulo Freire un mouvement pédagogique riche : la pédagogie critique. Pendant ce temps-là, la France était restée totalement étrangère à cet état de fait, alors que partout ailleurs les enseignants engagés en faveur de la transformation sociale se reconnaissent généralement dans cette étiquette de pédagogue critique. Or parmi les idées qui sont très présentes dans ce mouvement, je voudrai en signaler deux. La première, c’est que Freire, du fait d’un séjour d’enseignement aux États-Unis, a rencontré des féministes noires américaines, comme bell hooks, et il a acquis la conviction qu’il ne pouvait pas se limiter à définir l’oppression par la seule classe sociale, mais qu’il s’agissait de lutter également contre l’oppression de sexe et de race. La seconde idée, qui est très présente dans la pédagogie critique, comme dans le féminisme, c’est l’importance de l’expérience vécue de l’oppression.

    Or je pense que l’adoption d’une analyse intersectionnelle, en France, est tout d’abord liée à une certaine « positionnalité »[21] et à l’expérience sociale subjective de l’oppression que cela construit. En réalité, avant même que la notion d’intersectionnalité arrive en France, il y avait tout un courant de recherche autour de la sociologue Danièle Kergoat qui cherchait à articuler les rapports sociaux de sexe et de classe depuis les années 1970. Mais ce travail mené par Danièle Kergoat n’est pas étranger à sa trajectoire sociale personnelle. De même, au milieu des années 2000, les chercheuses qui renouvellent ces questions en France, en s’intéressant au féminisme noir américain, comme Elsa Dorlin ou Jules Falquet, sont des personnes qui ont une trajectoire personnelle qui renvoie à une position intersectionnelle en termes de sexe, de sexualité ou de race. Cette génération de chercheuses a eu une influence sur des étudiantes et des militantes qui ont également contribué à diffuser dans le milieu militant, en particulier libertaire, ces thématiques. C’est le cas à Alternative libertaire, je suppose à la CGA, ou encore dans le milieu TPG (transpédégouine). Cette positionnalité, on la retrouve également dans certains collectifs militants comme les LOCS (Lesbiennes of color) qui développent du fait même de la nature de leur collectif (l’aide aux lesbiennes migrantes ou réfugiées) une approche intersectionnelle de fait.

    Cette dimension est souvent mal comprise par les militants anarchistes hommes, blanc, hétéro, cisgenre. Ils interprètent cela comme le fait qu’ils n’auraient pas le droit au chapitre par leur nature (biologique), sans comprendre que c’est leur position sociale qui tend à les rendre aveugles à certaines questions. Nombre de militants anarchistes hommes que je connais pensent que leur vision classique de l’anarchisme suffit à répondre à tous les problèmes et ils ne se rendent pas compte qu’ils peuvent invisibiliser et prendre des positions qui sont dommageables à des groupes dont ils n’ont même pas conscience des problématiques et des difficultés qui se posent pour elles et eux. Ce sont des personnes qui n’ont jamais réfléchi à l’expérience subjective et aux difficultés au quotidien que peuvent vivre une femme, une personne racisée, homosexuelle, transgenre ou en situation de handicap (car il y a des approches sociales du handicap très intéressantes donnant lieu à une critique du validisme qui sont intégrées à l’intersectionnalité). Par exemple, dans un article que j’ai traduit sur la pédagogie queer, l’enseignante, qui précisait dans son texte qu’elle était lesbienne, expliquait comment elle ne faisait jamais allusion à une vie de couple pendant les cours, comment l’une de ses craintes était que les étudiants lui posent directement la question ou encore de retrouver des graffitis à caractère homophobe la concernant dans l’établissement. Autant de craintes subjectives qui n’animent pas des enseignants hétérosexuels.

    Il est tout à fait significatif qu’un autre point qui a cristallisé les débats en France dans les milieux libertaires, c’est la question de la non-mixité des racisé-e-s[22], comme parfois encore celle des groupes non-mixte anarcha-féministes. C’est là un point qui me semble relever d’un désir irrationnel de contrôle d’un groupe dominant sur un groupe subalterne. J’anime parfois des stages d’auto-défense féministe. Il m’arrive souvent alors d’être contrainte de justifier la non-mixité. Mes interlocuteurs hommes, qui me poussent à cela, montrent alors des signes de gêne quand je leur demande en quoi ils peuvent avoir besoin de se défendre contre une personne qui leur met la main sur la cuisse ou aux fesses, tente de les embrasser de force ou se frottent à eux dans les transports en commun. D’une certaine manière, c’est pourtant le mouvement libertaire, qui avec l’autonomie ouvrière, a justifié l’idée qui est la base de la non-mixité : les opprimé-e-s doivent pouvoir se retrouver entre elles et eux pour parler et surtout décider sans avoir à subir dans leur propres collectifs militants la domination de leurs oppresseurs.

    Personnellement, j’ai tendance à penser qu’au Québec, cette question de la non-mixité de sexe au moins est réglée. Je suppose, d’après ce que tu m’as dit auparavant, que cela doit être également le cas pour celle concernant les racisé-e-s. Est-ce que je me trompe ?



    Francis : Ce serait sans doute mieux d’en parler directement avec les personnes concernées, car je suis justement un de ces hommes assigné homme à la naissance (cisgenre), à la peau blanche et hétérosexuel, et même d’âge moyen et de classe moyenne aisée doté d’un fort capital culturel (je suis prof d’université et je publie des livres et suis invité dans les médias). Bref, je dis parfois que je suis un mâle alpha. Ce n’est sans doute pas pour rien que j’étais plutôt réfractaire au départ au queer, et plus récemment aux trans. Il m’a fallu de nombreuses discussions et bien des lectures pour dépasser les quelques arguments que j’avançais (en fait : des préjugés camouflés en arguments), comme s’il s’agissait d’idées originales et pertinentes auxquelles les queers ou les trans n’auraient jamais réfléchi avant que j’y pense… Or, je n’ai jamais eu de souci avec la non-mixité des autres, par exemple des féministes. J’ai toujours trouvé étonnant la virulence de certains hommes qui s’énervent devant la non-mixité comme s’il s’agissait d’un crime de lèse-majesté… D’un point de vue un peu trivial, je peux me dire que j’ai bien d’autres choses à faire pour m’occuper, lorsque je suis exclu d’un événement (réunion, discussion, manifestation, etc.) en tant qu’homme à la peau blanche. Ce n’est pas si grave. Plus sérieusement, je peux surtout penser qu’il est juste et légitime, pour des subalternes, de se retrouver ensemble et sans dominants. Après tout, c’est bien ce que font les syndiqués dans leurs comités et leurs assemblées, où les patrons et les cadres supérieurs ne sont pas invités. Enfin, je me dis que même les anarchistes aiment bien avoir des moments entre anarchistes, non ? C’est l’idée des collectifs anarchistes, des maisons d’édition anarchistes, des radios anarchistes, etc. Nous n’excluons pas que nos ennemis, comme les fascistes, de certains de nos événements et de nos activités, mais aussi parfois même des anarchistes d’autres tendances, quitte à se retrouver ensemble lors de convergences et de coalitions.

    Même si je crois bien que la non-mixité féminine est mieux acceptée au Québec qu’en France, elle est aussi régulièrement remise en cause, par exemple dans les syndicats où la légitimité des « comités femmes » est questionnée ou dans le mouvement étudiant, où des critiques s’élèvent contre des féministes qui proposent d’organiser des manifestations uniquement de femmes, par exemple de 8 mars ou sur le thème de « La nuit, la rue, femmes sans peur ». Je crois que la non-mixité en termes de race est plus rare au Québec, dans les réseaux mixtes de gauche et d’extrême-gauche, mais je n’ai jamais entendu des anarchistes s’en émouvoir publiquement, sauf peut-être en une ou deux occasions. Dans le cadre de mobilisations autochtones, par exemple des occupations de terres avec barricades, il est généralement entendu que les anarchistes qui s’y joignent sont des auxiliaires, c’est-à-dire que l’initiative et le processus de prise de décision doit rester entre les mains des autochtones[23]. Il s’agit d’un respect de l’autonomie des luttes, d’une compréhension des processus d’émancipation qui se résume par le slogan : « Ne me libérez pas, je m’en charge ! » Le réseau anarchiste anglophone diffuse plusieurs brochures produites par les réseaux africains-américains ou autochtones, qui offrent des réflexions pour mieux distinguer les postures d’« allié » (qui agit souvent de manière autonome pour « sauver » l’autre, ou se limite à l’expression d’une vague solidarité ou d’un appui ponctuel et distancié), d’« auxiliaire » (qui aide sur demande, effectue des taches peu valorisées, mais sans trop prendre de risque) et de « complice » (qui accepte de prendre des risques, y compris en solitaire en se confrontant directement à d’autres hommes à la peau blanche, au risque de perdre des camarades et des amis et de froisser des collègues).

    Mais j’ai de la difficulté à croire que la situation soit si sombre dans les milieux anarchistes en France : avec l’islamophobie au pouvoir, la guerre en Afrique et au Moyen Orient, les lois d’urgence, et le FN qui attend son heure, n’est-ce pas un bon contexte pour mobiliser l’analyse intersectionnelle ? Et comme je le mentionnais, je connais bien des camarades en France qui ont intégré le féminisme à leur anarchisme (et vice versa), qui s’insurgent contre l’islamophobie, etc.



    Irène : Les militants anarchistes sont investis dans les luttes de soutien aux migrants ou encore dans la lutte antifa contre l’extrême droite et le confusionnisme. Mais, il arrive que l’articulation soit difficile entre la lutte contre les conservatismes religieux et la lutte contre l’islamophobie. Des militants libertaires ont été impliqués contre les réseaux d’extrême droite et religieux conservateurs au moment du « mariage pour tous »[24] ou encore de la « journée de retrait » contre le genre à l’école. Néanmoins, il est intéressant de rappeler qu’à ce moment-là une autre polémique, absurde à mes yeux, avait eu lieu dans le mouvement libertaire au sujet du « genre ». Dans les milieux de la critique radicale de la technique et anti-industriels certains se sont élevés contre la notion de genre[25] voyant dans le constructivisme social un avatar du constructivisme technologique. Là encore, par simplification, on a pris la partie pour le tout. Certes, il existe des approches du genre technophiles du côté de Donna Haraway ou encore de Paul B. Preciado. Néanmoins, ces critiques omettaient de souligner que la déconstruction de la binéarité de genre avait été initiée par des anthropologues féministes matérialistes en étudiant les sociétés traditionnelles et en montrant qu’il existait des personnes dans ces sociétés qui n’étaient pas assignées à un des deux genres dominant. De même, ces critiques ne précisaient pas que les approches de genre peuvent se combiner dans des analyses écoféministes pour critiquer l’industrialisme[26].

    Mais le blocage comme je l’ai dit se trouve également relativement à la notion d’islamophobie. Il faut dire qu’en France, en général, nombre de personnages médiatiques véhiculent l’idée que cette notion serait issue des milieux islamistes. On peut néanmoins s’étonner là encore de cette réduction : le Conseil de l’Europe en 2016 déplore l’accroissement en France des actes antisémites et islamophobes – or ce n’est pas une organisation islamiste. Il me semble qu’il est possible d’effectuer une analogie entre l’attitude des libertaires vis-à-vis de l’islamophobie et leur attitude vis-à-vis de l’affaire Dreyfus. Certains libertaires ne voulaient pas soutenir une personne israélite à cause de l’association que l’on pouvait trouver parfois dans l’imaginaire anticapitaliste de l’époque entre la finance internationale et le judaïsme. Heureusement, des anarchistes de l’époque ont vu au-delà du fait que Dreyfus, était un militaire issue d’une famille bourgeoise, dans cette affaire, une lutte contre une injustice produite par cet appareil d’État qu’est l’armée. Dans le cas de l’islamophobie, il ne s’agit pas de soutenir une religion, mais de considérer qu’une personne n’a pas à être physiquement agressée dans la rue simplement parce qu’elle porte un voile ou qu’une personne n’a pas à subir de discriminations simplement parce qu’elle est musulmane. Il ne me semble pas que défendre le droit à la critique des religions implique de laisser se légitimer que des actes injustes soient perpétrés contre des minorités religieuses – que cette personne porte une kippa ou un voile musulman. Ce qui est intéressant dans le rapport du Conseil de l’Europe, c’est qu’il souligne aussi bien dans le cas de l’islamophobie, de la romophobie ou de l’homophobie et de la transphobie, le fait que le personnel politique français par ses propos contribue à banaliser ces idées. Les anarchistes par leur critique de l’État en général peuvent justement contribuer à jouer un rôle dans la critique spécifique du racisme d’État : politiques anti-migratoires, politiques sécuritaires et policières ciblées contre les personnes issues de l’immigration…

    Je me demandais si justement au Québec, les milieux libertaires avaient été également impactés par des controverses semblables – critique de la technique vs. genre ou encore athéisme vs. islamophobie – ou est-ce que ce sont des débats franco-français ?



    Francis : L’islamophobie n’est pas un terme qui pose problème pour les anarchistes au Québec, à tout le moins à ma connaissance. Lors du Salon du livre anarchiste de Montréal en 2015, par exemple, trois anarchistes ont présenté un atelier intitulé : « Perspectives anarchistes anti-racistes contre l’Islamophobie au Québec ». Évidemment, on pourrait espérer proposer un terme plus englobant qui ne désigne pas que la peur (phobie), mais aussi le mépris et même la haine à l’égard de Musulmanes et Musulmans. Mais c’est ce mot qui est utilisé ici au Québec et c’est la première fois que j’entends cette théorie qu’il aurait été inventé par des islamistes (ici, ce sont les réactionnaires et les conservateurs très en vue qui reprochent à ce mot d’être utilisé par les progressistes et les « bien-pensants » pour les censurer). Cela dit, il y a aussi au Québec des adeptes de la « laïcité », un terme surtout utilisé aujourd’hui pour mieux critiquer l’islam et surtout les femmes musulmanes qui portent le foulard (certains en font une véritable obsession) ; c’est le cas même dans le mouvement féministe, par exemple lors des États généraux de l’action et de l’analyse féministes, qui ont duré deux ans et qui ont été le lieu d’un affrontement assez dur entre des partisanes de l’approche intersectionnelle (défendue, entre autres, par la Fédération des femmes du Québec) et des tenantes de la laïcité universaliste (défendue, entre autres, par Pour le droit des femmes)[27].

    Les mobilisations pour la laïcité (et contre l’islam et les musulmanes qui portent un foulard) sont généralement associées à un parti de droite aujourd’hui disparu, l’Action démocratique du Québec (ADQ), qui avait lancé un débat au sujet des « accommodements raisonnables », et au Parti québécois (PQ), un parti souverainiste qui a pris un virage identitaire pour récupérer des votes chez ses adversaires, aux dépens d’une certaine tolérance. Ces deux partis ont une grande responsabilité quant à la crispation des débats publics sur ces questions, au Québec. Par leurs déclarations publiques et leurs manœuvres politiques, ils ont ouvert la voie à un racisme décomplexé. Notre statut d’ancienne colonie française encore fortement influencée par la France n’a pas arrangé les choses, puisque le Québec compte nombre de « passeurs » qui nous ramènent les débats de France sur le foulard (par ex., le chroniqueur Christian Rioux, du journal Le Devoir, ou Mathieu Bock-Côté, qui signe aussi des textes dans Le Figaro).

    Cela dit, si je peux me permettre encore une fois une comparaison avec les anarchistes en France et au Québec, je dois dire que j’ai été plutôt surpris d’entendre un camarade français déclarer lors d’un débat sur la spiritualité et l’anarchisme, dans un café à Paris, « qu’en tant qu’anarchiste, on a le droit de critiquer toutes les religions, même l’islam ». Il s’agit d’un autre argument républicain — ou même libéral — plutôt basique. Bien sûr, les anarchistes ont « le droit » de critiquer toutes les religions, mais est-ce si important aujourd’hui pour les anarchistes ? À peu près tout le monde s’entend pour dire et répéter que l’islam produit une barbarie inhumaine, que ce soit sous la figure des talibans, d’al-Qaïda et de l’État islamique. Est-ce qu’ajouter la voix des anarchistes à ce chœur est vraiment utile pour que progressent les valeurs anarchistes comme la solidarité et le cosmopolitisme, l’antiracisme et l’antimilitarisme? Que gagnent les anarchistes à élever leurs voix contre l’islam, alors que l’islamophobie est l’idéologie officielle justifiant une guerre permanente, et que les communautés musulmanes sont étroitement surveillées par la police, sans compter les discriminations systémiques et les attaques verbales et physiques dans l’espace public (il y a plusieurs semaines, à Québec, un euro-québécois a attaqué une mosquée et a abattu 6 Musulmans, en blessant plusieurs autres, dont un qui est depuis dans le coma).

    L’histoire, pourtant, nous apprend que les anarchistes ont souvent été la cible de racisme : Sacco et Vanzetti étaient non seulement des anarchistes, mais aussi des Italiens, alors une sorte de sous-race européenne composée de gens pauvres, incultes et malpropres qui ne sauraient s’assimiler à l’Amérique du Nord. Ces Italiens n’étaient pas vraiment des « Blancs ». Quand un anarchiste italien a assassiné l’impératrice Sissi à Genève, il y a eu des émeutes contre des boutiques et des cafés italiens. De même pour tant d’anarchistes d’origine juive (Emma Goldman et des milliers d’autres) : on les présentait en Amérique du Nord comme des individus non seulement incapables de s’intégrer, mais dont les valeurs religieuses, culturelles et politiques étaient dangereuses pour la stabilité sociale et politique. Au début du XXe siècle aux États-Unis, la Loi sur l’Immigration était aussi connue sous le nom de Loi d’exclusion des anarchistes, puisqu’il s’agissait de freiner l’influence des anarchistes d’origine étrangère.

    Cela dit, dans les années 1920 et 1930, des anarchistes et des communistes d’origine juive à Montréal s’amusaient à manger des sandwichs au jambon devant des synagogues, par provocation antireligieuse. Soit. Mais il me semble que ce genre d’action n’a pas le même sens quand ce sont des anarchistes et des communistes d’origine juive qui les mènent, que quand ce sont des anarchistes d’origine catholique, par exemple, car il y a alors un risque réel de faire le jeu de l’antisémitisme et du fascisme (dans les années 1930, des fascistes québécois fracassaient les vitrines de commerces juifs à Montréal, sur le boulevard St-Laurent). Je me vois mal, en tant que non musulman, aller manifester aujourd’hui devant une mosquée, considérant le contexte politique, y compris international ; peut-être faudrait-il aussi s’informer de l’avis des camarades anarchistes d’origine musulmane… s’il y en a dans nos réseaux.

    Même si la situation n’est pas la même (en particulier parce que les djihadistes ne sont pas anarchistes), il me semble que cette histoire de l’anarchisme peut nous aider à réfléchir à la situation actuelle. Il faut prendre au sérieux les idées et les principes de l’anarchisme pour s’affirmer comme anarchiste, mais il faut aussi savoir lesquels doivent primer dans certaines circonstances et selon les contextes. Les anarchistes sont anticléricaux, soit, mais aussi antiracistes, solidaires et internationalistes. Ainsi, Véronique Hébert, une dramaturge métis Atikamekw originaire de Wemotaci, a présenté une performance collective intitulée Les Mots qui n’existent pas, au Festival de Théâtre Anarchiste de Montréal en 2013, puis au Festival Présence autochtone. Un de ses personnages explique que l’anarchie signifie à la fois absence de domination et « multiplicité face à l’unicité ».

    À Montréal, des anarchistes ont été très impliqués dans la défense de musulmans emprisonnés à la faveur d’un « certificat de sécurité » qui permet de détenir sans accusation (et donc sans procès à venir). Des anarchistes ont aussi participé à l’organisation du Forum de la commission populaire qui dénonçait, entre autres, les mesures répressives de « sécurité » en matière d’immigration. Des anarchistes (surtout anglophones et racisés) ont participé à l’organisation de manifestations dans le cadre du débat sur les « accommodements raisonnables ». Des anarchistes se sont aussi mobilisés contre des tentatives d’implantation de Pegida (Européens patriotes contre l’islamisation) à Montréal. Ce ne sont que quelques exemples d’initiatives diverses impliquant des anarchistes solidaires des musulmanes et des musulmans qui subissent au quotidien l’effet de l’islamophobie.

    J’imagine bien que de telles situations sont aussi possibles en France, mais j’imagine aussi — je spécule — que les attentats islamistes contre Charlie, puis au Bataclan et à Nice, ont provoqué des ondes de chocs dans les réseaux anarchistes en France, et qu’il y a des effets de résonances entre les discours de l’État et ceux de certains anarchistes sur l’islam et la laïcité. Je repense aussi à cette idéologie officielle si forte du républicanisme universaliste, que des anarchistes peuvent adopter sans apparaitre trop incohérents par rapports à certains principes anarchistes. Peut-être que tout cela rend plus difficile, chez vous, des alliances entre des anarchistes à la peau blanche et des musulmanes et musulmans. Je me demande aussi si le poids de l’anticléricalisme n’est pas plus lourd dans les milieux anarchistes en France (est-ce aussi une question de génération ? — le milieu anarchiste au Québec est très « jeune ») ; les anarchistes d’ici sont dans la très grande majorité athées, mais cette tradition anticléricale y est moins prégnante (quoique l’athéisme de certains anarchistes peut aussi miner leur intérêt envers des mobilisations autochtones, souvent marqué par un discours très spirituel, en particulier chez les femmes). C’est curieux, puisque le Québec s’est laïcisé tardivement dans les années 1960. Mais je ne crois pas que le poids de l’Église catholique soit aujourd’hui aussi important au Québec qu’en France, comme on a pu le constater avec les mobilisations homophobes contre le mariage pour toutes et tous. Si la France se dit laïque, l’Église de France me semble encore bien trop influente et puissante : ce serait peut-être une cible plus légitime que l’islam, pour des anarchistes qui ne sont pas d’origine musulmane… Mais ça, évidemment, c’est à vous d’en convenir.

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    Pour prolonger sur Grand Angle : voir Francis Dupuis-Déri, « Que faire de l’État dans la théorie de l’intersectionnalité? Une réflexion anarchiste ». Date : 04-03-2017.

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    [1] Il est possible de citer entre autres l’incident qui s’est déroulé à Marseille dans la librairie Mille Bâbords qui a eu lieu en octobre 2016. Voir le communiqué de la librairie : [Communiqué de Mille Bâbords suite à l'attaque de la réunion du 28 octobre dans son local - Mille Babords ].

    [2] Pour en savoir plus sur les développements scientifiques de l’intersectionnalité, il est possible de se reporter à plusieurs numéros de revues que l’on trouvera sur la plateforme en ligne Cairn : [https://www.cairn.info/].

    [3] Assemblée des femmes de la Fédération anarchiste britannique, Classe, genre, race & anarchisme (titre original : Une analyse anarchiste de lutte des classes de la théorie du privilège), Groupe Regard noir/Anarchist Federation, 2016, 32 p. En ligne : [https://webcache.googleusercontent..../+&cd=1&hl=fr&ct=clnk&gl=fr&client=firefox-b].

    [4] Houria Boutledja, « Sexe, race, genre : une nouvelle divinité à trois têtes » (décembre 2015). URL : [Race, classe et genre : une nouvelle divinité à trois têtes | Les Indigènes de la République ].

    [5] Philippe Corcuff, « Indigène de la République, pluralité des dominations et convergence des mouvements sociaux », (juillet 2015). URL : [Indigènes de la République, pluralité des dominations et convergences des mouvements sociaux – Philippe Corcuff | Grand Angle ].

    [6] Malika Amaouche, Yasmine Kateb, et Léa Nicolas-Teboul, « Pour une approche matérialiste de la question raciale. Une réponse aux Indigènes de la République », Vacarme, n° 72, été 2015. URL : [Pour une approche matérialiste de la question raciale - Vacarme ].

    [7] Norman Ajari (membre du PIR), « Faire vivre son essence » (juin 2016). URL : [http://indigenes-republique.fr/faire-vivre-son-essence/].

    [8] Introduction de La race comme si vous y étiez (brochure anti-« racialiste »). URL : [Forum anarchiste • Afficher le sujet - Contre les racialistes du PIR et cie ].

    [9] La pensée décoloniale est un mouvement intellectuel latino-américain qui est comparable aux post-coloniales studies dans l’aire anglo-saxonne. Pour en savoir plus voir entre autres le numéro 62 des Cahiers des Amériques latines : Philosophie de la libération et tournant décolonial (2009). URL : [62 | 2009 Philosophie de la libération et tournant décolonial ].

    [10] Jules Falquet, « Déclaration du Combahee River Collective », Les cahiers du CEDREF [En ligne], n° 14, 2006. URL : [http://cedref.revues.org/415].

    [11] Sophie Noyé, « Pour un féminisme matérialiste et queer », Contretemps, 17 avril 2014. URL : [Pour un féminisme matérialiste et queer – CONTRETEMPS ].

    [12] La notion de « Blanc » et de « blanchéité » renvoie à tout un courant de recherche en sciences sociales. Voir en France l’ouvrage de Sylvie Laurent et Thierry Leclère, De quel couleur sont les Blancs ?, Paris, La Découverte, 2013.

    [13] On peut prendre l’exemple de cette étude sur le racisme dont sont victimes les élèves noirs : [Apartheid dans les établissements : L'expérience des bons élèves noirs ].

    [14] Alternative libertaire avait constitué une commission anti-raciste pour réfléchir spécifiquement à ces questions.

    [15] C’est une réflexion qui semble avoir été porté également au sein de certain textes publiés par la CGA, dont un texte de juin 2012 « Pour une révolution anarchaféministe ». URL : [Coordination des Groupes Anarchistes ].

    [16] Angela Davis, « Aucun être humain n’est illégal », L’Humanité, 23 janvier 2017. URL : [Angela Davis répond au racisme de Trump : "Aucun être humain n’est illégal" ].

    [17] Martine Fernandes, « “Miki-le-toss ou comment repérer un guech en quelques leçons” : l’identité ethnique “tos” en France à travers les blogs de jeunes lusodescendants », Journal of Multidisciplinary International Studies, vol. 4, n° 2, 2007. URL : [http://epress.lib.uts.edu.au/journals/index.php/portal/article/view/521].

    [18] Pour une réflexion sur les liens entre capitalisme et racisme dans l’histoire canadienne, voir : Mostafa Henaway, « Pas de capitalisme sans racisme », Le Devoir, 3 janvier 2017. URL : [http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/488276/pas-de-capitalisme-sans-racisme].

    [19] Je pense, entre autres, au travail d’auteures comme Sirma Bilge, Diane Lamoureux (qui vient de traduire le livre de Patricia Hill Collins, La pensée féministe noire), Geneviève Pagé (qui a étudié, précisément, l’importation de l’intersectionnalité au Québec par les féministes) et à des initiatives plus militantes, par exemple le Regroupement québécois des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (RQCALACS), qui a proposé une formation provinciale pour ses intervenantes sur l’intersectionnalité.

    [20] Je reprends cette image du comptoir de Jean-Pierre Couture, qui l’a proposée dans une analyse sur les réseaux conservateurs et réactionnaires au Québec, dans Pascal Durand & Sarah Sindaco (dir.), Le discours «néo-réactionnaire », Paris, Éditions CNRS, 2015.

    [21] Terme qui se réfère à la position sociale qu’occupe une personne au sein des rapports sociaux.

    [22] Comme l’illustre par exemple ce texte rédigé au printemps 2016. URL : [https://www.non-fides.fr/?Saint-Den...e-la-segregation-raciale-dans-une-fac-occupee].

    [23] Voir, à ce sujet, le texte de Sarita Ahooja, « Les anarchistes et la lutte pour l’autodétermination des Autochtones », in Rémi Bellemare-Caron et al. (dir.), Nous sommes ingouvernables. Les anarchistes au Québec aujourd’hui, Montréal, Lux, 2013, pp. 187-202.

    [24] Même si des libertaires et des féministes ont également souligné le caractère discutable de la revendication d’un mariage pour tous alors qu’il faudrait revendiquer l’abolition du mariage pour tous.

    [25] Escudero Alexis, La reproduction artificielle de l’humain, Grenoble, Le monde à l’envers, 2014. URL : [https://alexisescudero.wordpress.com/].

    [26] Voir à ce propos : Genre et environnement. Nouvelles menaces, nouvelles analyses au Nord et au Sud, coordonné par Pascale Molinier, Sandra Laugier et Jules Falquet, Cahiers du genre, n° 59, 2015. URL : [https://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2015-2.htm].

    [27] Pour une analyse fine et détaillée de cette lutte, voir le mémoire de maîtrise que complète présentement Marie-Ève Campbell, au département de science politique à l’UQAM ; voir aussi la thèse de doctorat de Caroline Jacquet, au même département.
     
  3. André Volt
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    André VoltGuest

    Il doit y avoir quiproquo. Il est question ici de postmodernisme, pas d'intersectionnalité.
     
  4. Oni21
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    Oni21Membre du forum Membre actif

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    Avr 2017
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    Intéressant ce concept de post-modernisme, je ne le connaissais pas, mais je partage la vision et la critique qui tu as transmise. Je trouve que la société dérive clairement sur la question de la preuve scientifique. C'est comme si la boite de pandore avait été ouverte, maintenant on peut dire n'importe quoi, c'est un fait alternatif. On s'en fout que la raison et la preuve scientifique montre l'inverse. Si ça va pas dans mon sens, et bien c'est simple, je le modifie, dans ma petite réalité (que j'impose aux autres) il n'a pas plu aujourd'hui.
     
  5. doublonàenlever1
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    doublonàenlever1Membre du forum Expulsé par vote

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    Fev 2013
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    J’ai fait de l’épistémologie en histoire des Sciences à Jussieu Paris 6 il y a fort longtemps. Sinon ce que tu dis André Volt me parait juste et correspond bien aux débats ou aux discussions que nous avions dans les cours avec les profs ou entre nous sur le relativisme, le constructivisme, les pseudo-sciences. Une de leurs questions était de pouvoir arriver à définir les technosciences, terme qu’on retrouve un peu partout à droite et à gauche et dont il est difficile de savoir à quoi ça renvoie précisément: sa définition est loin d’être claire et on sait pas toujours nettement à quoi ça renvoie sur un plan épistémique. L’Histoire est écrite par les vainqueurs: c’était bien l’un des leit-motiv de cette UV provenant par Latour et proférée initialement comme préambule au post-modernisme. Il traduit bien le rapport au philosophie des sciences et surtout à la sociologie des sciences du point de vue de l’éthique précisément dans l’enseignement de ce 3ème cycle. C’était l’année Pasteur, l’année où j’ai fait mes études et on s’est intéressé à Pouchet, le contradicteur opposé à Pasteur et qui croyait en la génération spontanée. Pasteur avait le soutien de Napoléon III et surtout de sa femme ce qui lui a permis de dispenser et faire connaitre puis admettre sa thèse concernant les vaccins, l’infiniment petit liés aux microbes et bactéries comme source et formes élémentaires de vie etc.

    J’apporte sans prétention à ce forum ma contribution par un texte ou article que j’ai écrit en Février de cette année et que j’ai envoyé à différentes revues en espérant que ça en intéresserait une, voire plusieurs sait-on jamais!

    L’ornithorynque est-il un lapsus du Verbe?


    Ne vous privez pas de commentaires, critiques et remarques: je ne suis pas biologiste ni généticien de formation ou profession donc ce que vous aurez à dire m’intéresse et il y a peut-être des erreurs ou au moins des imprécisions, en tout cas sûrement des idées sujettes à controverse je n’en doute pas!
     
  6. Anarchie 13
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    Anarchie 13Adolescent immature Comité auto-gestion Membre actif

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  7. libertaire, anarchiste, chaos/Nihiliste, individualiste
    Reconstruire le projet d’émancipation - A Contretemps, Bulletin bibliographique
     
  8. Fanya
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    FanyaMembre du forum Compte fermé Membre actif

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  9. social-démocrate
    Et bien contrairement à Garcia, je trouve nécessaire de faire état toutes les oppressions subies par les individus et qui agissent contre sans avoir de compte à rendre à personne.

    Et tant mieux si ça fait chier les anars oldschool "à la Garcia" qui a priori ne subissent que l'oppression de classe et accusent de "semeur de division de lutte commune" ceux qui en subissent d'autres et le font savoir. Ca me rappelle le Komintern d'antan ou les marxistes orthodoxes pour lesquels ils existent une lutte prioritaire, la lutte des classes, et tous ceux qui tentaient de bousculer le dogme étaient traités "d'agents provocateurs", d' "ennemis de classe" et j'en passe.

    Sans cette prise en compte de toutes les (micro)oppressions existantes, elles seront reproduites à l'interieur de l'oppression de classe comme on le constate encore trop souvent dans les milieux anars, autonomes ou marxistes. Du sexisme au racisme en passant par les attaques contre le physique des personnes (taille, couleur de cheveux etc).

    Si lutter contre le pouvoir partout où il s'incarne, s'insinue, si c'est ça être postmoderne et bien j'en suis !

    Quand je lis cette énormité je me demande quelle pertinence je peux accorder à cet auteur qui a souvent "le cul entre deux chaises" ce qui est souvent un signe de malhonnêteté et / ou de positions conservatrices / réacs larvées, et dont le livre a été couvert d'éloges par la droite et l'extrême droite ? Sans doute aucune.

    ---------------------

    On lit :

    Oui et alors ? Qu'est-ce que ça peut lui faire à Renaud Garcia qu'on fasse ce qu'on veut de notre corps ? Depuis quand chez les anars on devrait se mêler des préférences sexuelles de X ou Y ? Sur ce point Renaud Garcia est pire que l'Etat.
    Depuis quand chez les anars le régime familial traditionnel (doux euphémisme) n'est pas un problème ? Depuis les normes ne sont plus des problèmes ? Le pouvoir on lui pète sa gueule ou on lui fait des bisous ?

    Les individus ne cherchent pas à être uniques, ils le sont.

    C'est juste hallucinant de lire ce genre de propos merdiques sur un site prétendudement anar.

    Le mythe du "bon peuple" et de la "bonne France populaire" qui serait sympa, à respecter...

    Et si les "militants de la déconstruction" ont réellement abandonnés le terrain de la "justice sociale" (ce qui est faux en fait), c'est qu'il y a au moins une raison : ras la patate de devoir subir des beaufs racistes, sexistes, homophobes etc qui ne jurent que par la lutte des classes et la révolution prolétarienne qui mettra fin à toutes les oppressions par la magie du saint esprit.

    N'importe quoi. Et une généralisation abusive, une !

    Et quand bien même, l'analyse en termes de classes a montré son insuffisance contre TOUS les dispositifs du pouvoir dans la réalité. Garcia un marxiste orthodoxe qui s'ignore ?

    En fait sa prose a comme des relents d'anti-individualisme primaire et semble être construite sur un tas de sophismes, à commencer par celui de l'homme de paille dont il abuse.

    Bref : Garcia c'est au fond des chiottes.
     
    Dernière édition: 31 Décembre 2017
  10. kuhing
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    kuhingMembre du forum Compte fermé Membre actif

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    C’est bien du Sergent Garcia dont il s’agit ?
     
  11. Anarchie 13
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    Anarchie 13Adolescent immature Comité auto-gestion Membre actif

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  12. libertaire, anarchiste, chaos/Nihiliste, individualiste
    l'un n'empêche pas l'autre.

    IBÁŇEZ Tomás.- Mais où sont les luttes d’antan….ou la complainte de la (...) - R.A. Forum

    mais je suis d'accord pour dire que c'est moins important de lutter contre une "oppression" qui prend pour prétexte la couleur des cheveux et ne s'exerce que sur une personne et ne dure qu'autant que tu fréquentes les gens qui te harcèlent que de lutter contre le fait que la bourgeoisie possède les médias et puisse diffuser des idées qui stigmatisent des parties de la population.
     
  13. Fanya
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  14. social-démocrate
    Si c'est moins important pour toi cela ne l'est pas pour d'autres. Je comprends même pas comment "en tant qu'anar" on arrive à hiérarchiser l'importance ou établir une priorité des luttes.

    Une stigmatisation marginale et ponctuelle peut être aussi destructrice pour un individu que des idées discriminatoires et dominantes qui sont dirigées contre des "parties de la population" via des medias mainstream.

    Et puis ces stimagtisations marginales et ponctuelles sont souvent le fruit de préjugés institués. Pour exemple, les préjugés à l'égard des personnes aux cheveux roux ou "personnes rousses" (essentialisme bonjour) ont la vie dure. Les moqueries à leur encontre sont aussi intolérables que les propos sexistes ou racistes. Et ce n'est pas parce que l'extrême droite exploite la "roussophobie" que cette dernière n'existe pas et qu'elle n'a pas d'impact psychologique destructeur pouvant conduire au suicide, et qu'il est moins important de lutter contre. Si ça intéresse Valérie André a écrit sur "la rousseur infamante", des conférences sont écoutables en ligne.
     
  15. Anarchie 13
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    Anarchie 13Adolescent immature Comité auto-gestion Membre actif

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  16. libertaire, anarchiste, chaos/Nihiliste, individualiste
    Ben là-dessus je suis peut-être pas anar. Mais pour moi c'est pas une lutte, tu te fais hagar dans la cour de récré c'est quand même pas comparable à une domination qui s'appuie sur des institutions, qui se perpétue sur plusieurs générations, sur des parties entières de la population et surtout qui donne des arguments à des oppressions individuelles de ce genre.
    ça peut être autant destructeur pour un individu mais ça l'est que pour un individu. Et niveau perspective de lutte y a rien à faire à part être ouvert aux autres, accueillir n'importe qui sans faire de discrimination ou intervenir quand quelqu'un est trop chiant envers quelqu'un d'autre.
    mais c'est pas vraiment du militantisme. c'est une question de caractère dans ta vie de tous les jours, est-ce-que tu tolères les humiliations, est-ce-que t'oses intervenir? y a pas de projet collectif pour abolir définitivement ces oppressions.

    ouais du coup pour moi ça revient à dire que la lutte révolutionnaire est primordiale. Enfin sauf si on préfère réformer ces institutions. Les institutions elles dépendent toutes des rapports capitalistes, elles ont besoin de thunes et elles en ont en faisant travailler des gens ou en demandant des financements à d'autres institutions qui font travailler des gens.
    c'est peut-être pas les institutions qui créent les préjugés mais ce sont elles qui les font durer et leur donnent de la légitimité aux yeux des gens.
     
  17. Fanya
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    FanyaMembre du forum Compte fermé Membre actif

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  18. social-démocrate
    Sauf qu'un stigmate c'est pas seulement dans la cour de récré qu'il te "colle à la peau" mais dans ta vie quotidienne.

    Les préjugés à l'égard des personnes rousses ou gauchères sont encore à l'oeuvre. Des "gauchers" sont encore forcés à devenir "droitier" notamment en Asie. Il existe des collectifs militants qui luttent contre ces pratiques nauséabondes. Et puis même si il n'y avait de militantisme je ne vois pas en quoi ce serait moins important que la lutte de classes par exemple.

    C'est quand même étrange de ne voir aucune objection à ce que les personnes trans luttent contre la transphobie alors qu'elles sont moins nombreuses que les personnes rousses et gauchères qui peuvent aussi être trans. Je ne mets pas à égalité la violence imposée aux personnes trans en général, mais un individu n'est pas un autre. ll ne réagit pas de la même manière, pas avec la même intensité quand il est sujet d'une moquerie ou d'un préjugé qui peut être aussi destructreur pour lui qu'une discrimination répétée sur un autre.

    Les discriminations contre les personnes rousses ou gauchères n'ont pas été inventée il y a deux jours, cela fait des siècles qu'elles perdurent. Si on classifie "les roux", "les gauchers" depuis très longtemps c'est qu'ils font partie d'une population au même titre que "les noirs", "les arabes" etc. Comme quoi "la population" c'est vraiment pourri comme concept.

    Je n'aime pas classer les individus mais il est un fait qu'ils subissent des violences aussi intolérables que les violences sexistes quand celles-ci ne s'accumulent pas aux précédentes. Là où il y a discrimination il y a souvent résistance donc lutte.
     
  19. Anarchie 13
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    Anarchie 13Adolescent immature Comité auto-gestion Membre actif

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  20. libertaire, anarchiste, chaos/Nihiliste, individualiste
    Ben pour moi le capital a besoin de créer de la division alors il exploite des stigmates qui existent depuis des siècles ou pas. Alors on peut sans doute combattre une discrimination en particulier et la réduire même en restant dans ce système. Mais si on veut abolir ce qui fait que des discriminations réapparaissent sans cesse faut sortir d'un système qui sanctifie la compétition, qui génère de la frustration dont on se libère sur les autres...
    Puis pour ce qui est des préjugés institués comme tu dis c'est encore plus flagrant. Diviser la population en catégorie ça peut permettre de se créer des clientèles (produits beauté pour homme, d'autres pour femmes, habits pour les uns, pour les autres, etc...).
    Après c'est ma lecture des choses mais pour moi les discriminations soit elles ont une utilité marchande. Soit elles sont un moyen pour les gens d'évacuer leur frustration, dans ce cas n'importe quoi peut servir de prétexte. Soit c'est des restes d'anciennes structures sociales comme le patriarcat pour le partage des tâches au sein du domestique, et ça à mon avis ça tend à s'estomper parce que ça a de moins en moins de sens et sans doute grâce aux luttes collectives même réformistes. Ou alors ça change de forme, comme un filon que le capital utilise (par exemple en rémunérant moins les femmes ou en se servant du corps comme objet de désir pour vendre...).
    Mais j'ai du mal à concevoir qu'une discrimination puisse fonctionner de manière complètement indépendante et donc nécessite une lutte indépendante.
    Après c'est d'un point de vue politique, un mec qui se fait charrier dans son groupe de pote je vois pas qu'est-ce-que tu veux faire contre au niveau politique. On peut lutter collectivement que contre des choses instituées. Mais contre des trucs ponctuels... Je peux pas savoir si un mec à Bordeaux se fait emmerder parce qu'il est roux et je vais pas me la jouer détective dans les rues à écouter les conversations pour réagir dès que je remarque qu'un mec se fait emmerder. Donc bon, si j'assiste à une scène comme ça, inchallah, je réagis, je pense pas être le plus timide sur ce point. Mais je vois pas comment on peut construire une ligne d'action politique là-dessus. En tout cas quelque chose d'efficace.
     
  21. Fanya
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    FanyaMembre du forum Compte fermé Membre actif

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  22. social-démocrate
    Je ne nie pas que les divisions dans une population peuvent permettre de se faire une clientèle, de servir des intérêts marchands. Population toujours soumise à une autorité étatique ou administrative... Mais c'est aussi valable pour la lutte des classes en tant que business (marché éditorial, vestimentaire, musical, festivals, chaires universitaires,etc) et dont ses protagonistes peuvent tirer profits autre que strictement économique (prestige, postion d'autorité, "gouroutisation"...).
    Après je n'irai pas jusqu'à dire que ses divisions servent uniquement ses intérêts marchands, ni qu'elles émanent de la "structure de classes" de la société, "structure" qui n'est pas la seule ni la "plus fondamentale" sauf pour les marxistes orthodoxes ou traditionnels ainsi que les anars s"inspirant du marxisme. Mais elle n'en sont pas moins intolérables pour autant, ou moins importantes. Soit on est contre l'oppression soit on est pour. Si on est contre ya même pas à pinailler. La hiérarchisation de ses formes est aussi lamentable que le comptage de cadavres de tel ou tel génocide afin de déterminer lequel serait moins grave ou important des deux. Si la "concurrence des mémoires" est inacceptable, je vois pas en quoi la concurrence des oppressions et sa hiérarchisation ne le seraient pas non plus.

    Quand des mecs comme Garcia pointent le fait que telle personne a "changé de sexe" ou qu'une autre "consomme des drogues" ou a des "relations sm", déjà je vois pas en quoi ça le regarde, mais ça sonne surtout comme des reproches contre la "liberté individuelle", voire des déviances par rapport à une "nature humaine" (notion qu'il semble particulièrement apprécier et à propos de laquelle il parait pertinent).
    On peut aussi sérieusement se demander si ces "piques" ne sont pas une tentative de discrédit de toute une pluralité de mouvements, de combats, de courants philosophiques ou culturels qu'il réduit notamment par amalgames au postmodernisme. Postmodernisme dans lequel il jette des penseurs aux idées très dfférentes ou qui n'y sont pas forcément attachés. Mettre par exemple Derrida et Foucault dans le même sac relève de l'exploit.
    Garcia s'inscrit dans la lignée anti-indiv de Boockhin et son texte polémique "anarchisme social ou anachisme mode de vie". Et je trouve Ibanez encore fort complaisant à son égard sur ces points (généralisaton abusives, amalgames etc). Bookchin mais aussi dans la lignée de la critique néoconservatrice américaine de la philosophie postmoderne et dont il reprend une partie des "arguments" qui sont devenus des lieux communs militants. Des formules qui claquent en apparence mais sans critique de fond, sans contre argumentation de textes point par point. Pour quelqu'un qui se revendique du rationalisme des Lumières c'est un comble.
     
  23. Anarchie 13
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    Anarchie 13Adolescent immature Comité auto-gestion Membre actif

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  24. libertaire, anarchiste, chaos/Nihiliste, individualiste
    Non, je vois pas le rapport. C'est pas le fait d'employer le mot "classe sociale" dans ton livre qui est de la lutte de classes. C'est le fait justement de vendre tes livres, d'en profiter pour avoir du prestige, etc...
    La lutte des classes c'est pas de diviser la société en classe sociale et prendre partie pour l'une ou l'autre.

    Pour moi.

    Il est pas question de concurrence, mais pour la hiérarchisation des luttes si.
    Je suis pas un chrétien, je lutte pas pour montrer aux gens que je lutte, je lutte pas pour que les opprimés voient que des gens s'intéressent à eux. Sans doute que ça vexe des gens qu'on dise que leurs problèmes sont moins importants que d'autres mais pour moi c'est juste avoir conscience des réalités.
    Pour moi la lutte des classes change tout le système, ça concerne tout le monde même si tu t'en rends pas compte alors que la lutte contre des "oppressions ponctuelles et locales" ça change juste la vie d'une personne. Franchement comment tu veux faire ? Tu sais même pas où y en a des oppressions locales et ponctuelles. D'où tu veux t'organiser pour lutter contre ? Tu veux faire un réseau de détectives dans le monde qui cherche les oppressions locales et ponctuelles et dès qu'on en trouve une on lutte ? Je suis pas sûr que ça marche. On peut pas faire des luttes collectives contre ces oppressions.
    Le mieux qu'on puisse faire c'est une lutte collective (selon moi sur une base de classe) qui est ouverte à tous (sur une base de classe ce qui veut pas dire qu'on n'accepte que des prolos mais que les objectifs qu'on se fixe sont révolutionnaires : exproprier la bourgeoisie et combattre les valeurs morales bourgeoises).

    Pourquoi ?

    J'ai pas lu ce texte mais je suis d'accord avec le titre.
    Pour moi l'anarchisme individualiste ne cherche pas à faire de lutte collective. Sa seule perspective de lutte c'est de recommander aux gens de chercher leur bonheur personnel en s'émancipant des normes, des idéologies, des morales...
    Pour moi ça mène à rien.
    Mais de mon point de vue l'anarchisme "mode de vie" c'est pas ça. C'est pas forcément individualiste, ça peut très bien s’accommoder d'une idéologie selon laquelle on consomme trop et qu'on va changer le monde en se changeant soi-même d'abord... C'est encore pire.
     
  25. Fanya
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    FanyaMembre du forum Compte fermé Membre actif

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  26. social-démocrate
    Je disais que ce qui est pointé sur ceux qui luttent contre toutes les formes d'oppressions est valable pour les "lutte de classiste" (Possible clientèle donc potentiel(s) marché(s)). Le commerce autour de la lutte des classes le montre...

    Parce que s'opposer à toutes les oppressions c'est ne pas avoir "conscience des réalités" ?

    Donc le validisme ne concernerait pas tout le monde et ne changerait que la vie d'une personne ?

    Je n'ai pas de solution clés en mains. Mais pour "visibiliser" une oppression, cela commence en général par la parole, ensuite l'écrit (ou "théorie") et les actions. De la même manière qu'il a fallut produire des textes afin de rendre intelligible la "structure" de classes et la "faire rentrer dans la tête des exploités" pour qu'ils luttent ou non contre elle plus ou moins efficacement.

    Va falloir arrêter de renvoyer ceux qui cherchent à faire opposition à toutes les oppressions au statut de flic ou de déctective. Si je renvoyais toutes les féministes à ce statut je me ferais sans doute engueuler et à raison.
    En général le job du flic c'est la conservation du statu quo, pas sa destruction. Merci de ne pas inverser les rôles ou les poles.

    Une lutte collective avec de prolos racistes, sexistes, homophobes etc ?
    Si c'est le cas alors il est raisonnable de "fragmenter" le "prolétariat" avec les "micro"oppressions ou oppressions dites "secondaires" pour les marxistes et anarchistes oldschool vautrés dans le conformisme intellectuel bourgeois.

    Les anarcho-indivs ne participent jamais aux grèves, aux émeutes, aux manifs, aux actions politiques ? Tu me parais bien mal renseigné et reproduit la vieille opposition anarcho-indivs/anarcho-sociaux, un peu comme Bookchin quoi. Des anars indivs "de la Belle Epoque" participaient régulièrement aux grèves et cie comme des contemporains : Entretien avec Sylvie Knoerr, une individualiste solidaire - Réfractions, recherches et expressions anarchistes
    Puis si des indivs ne cherchent pas à faire de la lutte collective, c'est qu'ils ont leur raison. Vu le nombre de petits-chefs et les idées gerbantes véhiculées dans des groupes militants ou exploités (idées d'embrigadement notamment), ça se comprend, c'est que l'ambiance ou l'oppression leur est trop insupportable. En conséquence de quoi ils agissent en solo ou vivent un peu "en retrait". Si ils se nommaient à une époque les "En Dehors" ce n'est pas un hasard.

    Sur la consommation c'est partiellement vrai (il faudrait détailler). Par exemple Anne Steiner revendique la "grève de la consommation" mais je ne suis pas forcément d'accord avec ses arguments.

    On "change le monde" comment alors si ce n'est déjà en "se changeant un peu soi-même" ? Quand on refuse de plier aux impératifs patronnaux et qu'on bloque la production "on se change un peu soi-même", non ? On a au préalable réfléchit à dire "NON", non ? Quand on refuse de participer à l'exploitation et la mise à mort des animaux non humains, on "se change un peu soi-même et les autres", non ? Comment "changer le monde" en ne pensant déjà pas un peu différemment de la normalité, ou en opposition à cette dernière ?
    Si la pensée guide ou peut guider (partiellement) l'action, alors pour "changer le monde" il faut déjà "changer sa manière de penser". D'où la nécessité de la critique de toutes les normes si méprisée par les "anti-postmodernes à la Garcia" qu'ils jugent futile voire inutile, et les actions contre elles. Ou pire : cette critique est quasi systématiquement assimilée à des valeurs réactionnaires et ou religieuses pour la discréditer rapidemment, ou encore à des orgas comme le PIR ainsi qu'à des positions politiques de Foucault. Comme quoi on peut se dire "scientiste" ou se revendiquer des Lumières et tenir des raisonnements manichéens ou binaires comme un facho pour justifier une idéologie a minima conservatrice.
    Note que des penseurs réactionnaires et pour une part religieux sont des références pour Garcia. Ellul, Lasch, Illich et les autres que j'oublie. Et quand on publie dans Ballast, Le Comptoir et La Décroissance et qu'on reproche aux autres d'être réacs, je crois qu'on ferait mieux de se cacher. Ou d'apprendre à balayer devant sa porte avant de l'ouvrir. "L'hopital qui se fout de la charité" comme dit l'expression. Et si son bouquin a été salué par des journaux de droite et d'extrême droite ce n'est pas non plus un hasard.

    Après que ce soit clair, je ne défends pas en soi le "postmodernisme philosophique" et ce qu'en font des militants. Mais je refuse d'être tendre avec leurs opposants qui racontent n'importe quoi, ou de défendre par principe des Renaud Garcia, Jean-Loup Amselle et des militants anars ou "ultragauchistes" au couvert qu'ils sont leurs ennemis, et avec lequels ils ont pourtant plus d'accointances idéologiques qu'ils ne le croient et le disent. "Les ennemis de mes ennemis sont très rarement mes amis."
     
    Dernière édition: 5 Janvier 2018
  27. shub
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    shubMembre du forum Expulsé par vote Membre actif

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    C'est vrai. C'est pas avec mon ou notre (on doit être nombreux dans ce cas-là) mode de vie libertaire qu'on va changer quelque chose à quoi que ce soit sinon peut-être dans le microcosme dans lequel nous vivons. Mais en l'absence d'un projet global anarchiste, assez inexistant depuis Bakounine et Proudhon, que peut-on faire ? Historiquement j'aurais tendance à penser que ce mode de vie libertaire s'est imposé après l'échec de Mai 68 et dans de nombreux endroits (USA, France et Europe en général) comme seule alternative désormais praticable au capitalisme, à part ou parallèlement au militantisme bien sûr. La question du militantisme est aussi posée: plus question d'aller dans les usines comme les Maos après 68 pour préparer la révolution bien sûr. . La question est de savoir aussi quelle alternative pouvons-nous offrir ou proposer aux gens ? Mélenchon issu du trotskisme et qui a un côté stalinien, populiste et qui a l'air de s'identifier à Robespierre ? Je crois pas. Et ça c'est un problème plutôt compliqué à résoudre...
     
  28. kuhing
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    kuhingMembre du forum Compte fermé Membre actif

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    Juin 2017
    Et bé, j’ignorais que le sergent Garcia faisait tout ça.
    Est-ce que Don Diego de la Vega va intervenir et avertir le señior Zorro ?
     
  29. Anarchie 13
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    Anarchie 13Adolescent immature Comité auto-gestion Membre actif

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    Jan 2009
    France
  30. libertaire, anarchiste, chaos/Nihiliste, individualiste
    ça dépend ce que t'appelles "s'opposer à toutes les oppressions".
    Pour moi y a une différence qualitative entre râler seul contre une oppression et s'organiser pour que les conditions qui la rendent possible et "souhaitable" (pour les oppresseurs) disparaissent.

    Je ne suis pas d'accord.
    Pour moi c'est d'abord le fonctionnement de la société qui met en évidence des oppressions. Ensuite la théorie c'est juste un reflet de cette mise en évidence. C'est pas elle qui nous fait en prendre conscience, c'est plutôt la preuve qu'on en a conscience et qu'on est révolté par elle. C'est pas un point de départ de mon point de vue. Même si c'est une étape essentielle.

    C'est pas dans le sens contrôle / répression. Je dis ça pour montrer que ça me parait impossible de lutter contre les oppressions que t'appelle "locale et ponctuelle" (si tant est qu'il en existe). Je pense qu'on peut lutter contre les oppressions instituées car c'est un seul et même système (le capitalisme) dans lequel TOUTES se perpétuent et prennent sens. Or, de mon point de vue, on ne renverse un mode de production comme le capitalisme que par la lutte des classes. Et c'est la façon dont on organise cette lutte des classes qui va déterminer si une fois le capitalisme dépassé il y aura encore des oppressions.
    Si on veut lutter contre des oppressions instituées sans passer par la lutte révolutionnaire à mon avis on fait du réformisme. Je pense pas que ce soit forcément un mal. Sans doute que la marche des beurs et SOS racisme ont apporté des bonnes choses. Mais, à mon avis, aucun des acquis réformiste n'est définitif.
    Et perso je trouve que c'est pas une bonne stratégie de lutter pour avoir des acquis qu'on va ensuite devoir lutter pour garder et que dès que les réacs ont une occasion ils reviennent dessus et faut re-lutter pour les ré-avoir et ainsi de suite...

    Mais je vois pas comment on peut militer pour empêcher que Thomas se fasse trauma à l'école à Marseille dans un contexte très particulier. On peut pas inventer de modalité de lutte systématique et collective contre ce genre d'oppression. C'est une question d'éthique personnelle. Moi j'habite à Lyon je vais pas visiter toutes les villes voir qui se fait humilier par ses collègues ou racketter, etc... C'est ça que je voulais dire.
    Soit c'est institué et on alors faut s'en prendre aux institutions qui diffusent des discours stigmatisants, soit c'est complètement indépendant de ça et on peut juste compter sur le bon sens des gens qui assistent à l'oppression. Ou on fait de la propagande pour dire "dès que vous voyez une personne se faire emmerder, intervenez.".
    Mais peut-être que j'ai pas compris ce que tu voulais dire.

    Non, t'as raison. Mais quand je dis "sur une base de classe" ça ne signifie pas "avec des prolos et sans bourges / petits-bourges" ça signifie "avec l'objectif de combattre les institutions et valeurs bourgeoises". Et je range dans celles-ci toutes les discriminations qui divisent le prolétariat.
    Comme je t'ai dit, à mon avis la logique de compétition inhérente au capitalisme et dont s'imprègne le prolétariat est, à mon avis, à la source de la haine de l'autre. Je pense que la lutte collective est un moyen de contrecarrer ça. Au sein des structures révolutionnaires le but ne doit pas être de se mettre en avant, d'écraser les autres pour faire sa place. Mais c'est pas gagné.
    Je pense aussi que y a la frustration soit d'être pas à la hauteur des idéaux que nous vend cette société ou juste la frustration de se casser la tête et le dos au travail. ça met de mauvaise humeur et t'as envie de cracher sur les cibles les plus évidentes autour de toi et les catégories stigmatisées sont désignées pour ça. La lutte révolutionnaire est aussi censée nous tirer de cette situation.
    Après j'avoue pour le moment c'est un vœu pieu mais je pense que ça marche.

    Si mais personne n'est à l'abri de contradiction lol.
    Je pense pas que ce soient des actions individualistes. Enfin tout dépend comment on les mène.
    Pour moi l'individualisme est contre toute forme d'engagement. Et je conçois mal une lutte collective sans engagement.

    Ouais ben je ne trouve pas ça efficace.
    Mieux vaut lutter contre les travers de la lutte au sein de celle-ci.
    Mais je trouve aussi que l'embrigadement et les petits chefs sont souvent un prétexte pour juste ne pas s'engager.

    C'est le participe présent qui pose problème ?
    Je veux dire que les choses marchent pas dans ce sens : je me comporte différemment dans ma vie de tous les jours et hop le monde change. ça suffit pas. Faut que le nouveau comportement que tu adoptes il aille dans le sens de changer le monde.
    Bref, je crois pas qu'en faisant de l'ascétisme bouddhiste ou en allant s'isoler à la campagne faire de la puériculture on va changer les choses. En fuyant le conflit.
    Après évidemment à chaque fois que tu prends une décision tu changes si tu veux faire dans la philo.

    Non pas "toutes les normes" c'est justement là qu'on n'est pas d'accord.
    Y a des normes on s'en bat les couilles de les remettre en cause. Pour moi c'est juste du confort petit-bourgeois. D'autres faut les remettre en cause.
    Surtout que je trouve que ceux qui parlent de "remettre en cause toutes les normes" ont souvent une sale posture d'avant-gardiste à s'imaginer que si les gens se comportent d'une certaine façon c'est juste parce qu'ils ont pas conscience du poids des normes sur eux. Alors que c'est des conneries. On en a souvent conscience mais on s'en bat les couilles d'avoir choisi librement ou pas de nous comporter d'une certaine manière. Aujourd'hui ça nous demande un effort de changer, pourquoi on ferait cet effort ? L'argument "parce que c'est une norme et donc que t'es pas libre tant que tu la suis" fonctionne pas.
    Y a aucun moyen de ne suivre aucune norme. Quand tu remets en cause une norme c'est en suivant une autre norme. Ton comportement est toujours normé.
    Je me fais des pâtes quasiment tous les jours je sais très bien que c'est une norme qu'est-ce-que j'en ai à foutre de la changer ? Je vais pas faire genre c'est révolutionnaire. Je peux mais jamais je vais prétendre que c'est un acte militant ou que ça a une efficacité politique, que ça va changer le monde.
    Donc je pense que y a un tri à faire entre les normes à combattre collectivement (en en incitant la transgression et en en faisant quelque chose de politique) et les normes où on n'a pas d'avis à émettre dessus collectivement. ça implique de pas mettre toutes les "normes" dans le même panier sous prétexte que ce sont des normes.
    Le véganisme je pense que c'est important. Le carriérisme, le consumérisme, chercher à se mettre en avant par son style vestimentaire, le sexisme, etc... ce sont des normes à combattre pour moi et on doit rendre la lutte contre elles politique et prendre position collectivement contre. Par contre le fait même de s'habiller, le fait de faire ses besoins dans des chiottes plutôt que dans la rue à la vue de tout le monde, ok, ce sont des normes, ça n'a pas forcément de pertinence objectivement, mais je pense que ça sert à rien de combattre ça.
    Je sais pas si je réponds bien.

    Ben c'est ça le problème, c'est une "alternative" au capitalisme donc qui ne lutte pas contre le capitalisme mais vit à côté... jusqu'à ce que ce soit récupéré par le capitalisme. Comme les zapatistes qui organisent du tourisme militant et vendent leurs produits aux altermondialistes d'europe. Enfin après je suis pas un spécialiste de ce mouvement mais pour moi c'est pas de ce genre d'initiative que viendra une révolution.

    Ouais enfin mélenchon est pour moi un social-démocrate nationaliste mais ni un stal ni un trotskyste.
     
  31. shub
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    shubMembre du forum Expulsé par vote Membre actif

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    Juil 2017
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    Oui une sorte de pureté révolutionnaire anarchiste ou libertaire qui nous ferait sans aucune concession envers le capitalisme ? Je connais cela. J'ai vécu cela un temps chez les maos.
    A défaut de réussir la révolution (comme on disait à l'époque) tout est susceptible d'être récupéré par le capitalisme, c'est une sorte de fatalité. Maintenant, que reste-t-il de l'héritage de cette époque qui n'a pas encore été récupéré par le capitalisme ?
    La vente de cannabis est de plus en plus souvent autorisée comme aux USA et dans certains pays d'Europe, Les disques des Led Zeppelin et autres sont vendus en CD, les disques vynils en collector et tout le reste...
    Juste après 68 on a vu fleurir l'instinct de récupération du capitalisme dans la pub précisément. Avec le mot "révolution", pas pour dire "comme c'est dommage chers amis étudiants et ouvriers que la révolution en 68 ait raté" mais pour en faire un support de publicité car les contestataires -comme on les appelait- devenaient des consommateurs futurs ou potentiels ou en tout cas on entendait bien les récupérer comme cela. Des pubs genre " Les nouveaux collants DIM c'est une révolution" se sont soudainement mis à fleurir partout etc.
     

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