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Répression & dérives sécuritaires Persécutions policières à Pantin

Discussion dans 'Webzine - actualité des luttes et partage d'articles de presse' créé par ninaa, 13 Avril 2017.

  1. ninaa
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    Persécutions policières à Pantin
    Par Joseph Paris, 08/04/2017 - 02:33:10 | Détails du vote

    Commençons par une recommandation avant la lecture ; l’histoire racontée ici est difficile à admettre tant elle dépeint un monde cloisonné, autoritaire, et violent, où aucune issue ne semble possible. On y parle violences d’État sous deux formes sinistrement complémentaires ; une gentrification offensive, maquillée en « rénovation urbaine », doublée d’un acharnement policier difficilement acceptable dans un pays qui se veut démocratique.

    C’est peu dire que les violences policières, déjà quotidiennes dans les quartiers, ont grimpé en intensité et en visibilité depuis la proclamation de l’état d’urgence, notamment par la répression du mouvement social contre la loi Travail. Pour autant, la violence d’État qu’on a vu se déployer contre les manifestations, ou ponctuellement contre Nuit Debout, est difficilement comparable avec celle qui s’exerce dans les quartiers populaires, tant en terme de moyens que d’intentions. Dans une situation des gens sont réprimés pour leur choix de venir manifester, dans l’autre ils sont harcelés directement en bas de chez eux. Le premier cas n’est certainement pas plus acceptable que le second, mais la différence est néanmoins prégnante car si on peut toujours décider d’éviter les manifs pour se donner du souffle et retrouver peut-être le coeur d’y retourner, on peut plus difficilement faire le choix abandonner son quartier et l’endroit où l’on vit. C’est pourtant la question que se pose la famille Kraiker, depuis qu’elle est la cible d’un harcèlement policier absolument insoutenable.

    Installée à Pantin depuis les années 2000, les enfants y grandissent. Le père, Abdel Azziz Kraiker, est technicien biologiste, et la mère, Zahra Kraiker, animatrice auprès des jeunes enfants. Tous deux sont impliqués dans la vie du quartier, en particulier auprès des jeunes, pour leur offrir écoute et conseil.

    « Nous étions une famille honorable jusqu’à ce que... »

    La BST (« Brigade Spécialisée de Terrain ») fait ses premiers repérages dans le quartier en septembre 2015, et le harcèlement de la population du quartier commence à peine trois mois plus tard. Précisément après les attentats de novembre 2015. La brigade passe rue Auger au moins deux fois par jour, tous les jours. Les jeunes du quartier qui ont le malheur de croiser son chemin à ce moment là sont soumis à des contrôles agressifs, copieusement nourris d’insultes.

    Et le 14 décembre 2015 vers 14 heures, la BST inaugure d’autres violences ; alors qu’il rentrait chez lui, Bilal (18 ans) croise ses agents, l’un d’eux s’en prend à lui et lui envoie un coup de genou dans l’entre-jambes. Après leur départ, il est laissé là, sur le trottoir, sans assistance. C’est l’un de ses amis qui appelle son père pour le prévenir. Bilal est emmené à l'hôpital, où il est opéré pour un écrasement de testicule et mis à l’arrêt pendant 30 jours. Il porte plainte auprès du commissariat du 19ème, celui de Pantin refusant d’enregistrer sa plainte.

    À partir de là commence l’entreprise de criminalisation de la famille ; la BST va revenir zoner dans le quartier pour retrouver Bilal et lui mettre quelque chose sur le dos. Son frère et sa mère vont être également pris à partie.

    « Madame ! Ils ont arrêté votre fils ! »

    Le 26 décembre 2015 vers 16h30, la BST contrôle des jeunes au pied de la cité Auger. Par précaution Bilal décide de ramener son chiot à la maison. Mais à peine a-t-il fait un mouvement des talons que la police change subitement d’attitude et décide d’interpeller les jeunes présents, en prétextant avoir été victime d’un jet de projectile. Elle commence par lâcher une grenade lacrymogène pour disperser les jeunes et « créer une scène, comme dans un film » décrit Abdel Azziz, le père de Bilal. Alertée par la détonation, Zahra, sa mère, regarde par la fenêtre et des enfants des voisins lui crient son fils a été arrêté. Zahra descend immédiatement au pied de l’immeuble et demande à la police la raison de l’interpellation. Aussitôt elle est poussée et insultée par les policiers. À ce moment là, Wassil (17 ans), le frère de Bilal arrive du métro Hoche. En voyant la scène il s’interpose entre la police et sa mère. Les deux sont mis au sol et tabassés séparément. Wassil témoigne que même lorsqu’il était immobilisé et menotté la police continuait de lui donner des coups, « visant essentiellement le visage ».


    Zahra se voit prescrire 10 jours d’ITT et porte plainte à l’IGPN. Les fils Kraiker et trois autres jeunes sont arrêtés et passent 48 heures en garde-à-vue avant d’être déférés au tribunal de Bobigny, comparaissant pour « rébellion » et « violences aggravées sur des personnes dépositaires de l’autorité publique ».

    Le 30 décembre, la famille organise une conférence de presse en bas de l’immeuble. Quelques jours sont passés depuis l’agression mais les marques de coups sont toujours visibles sur les visages de Zahra et Wassil. Bilal, agressé deux fois en quinze jours, semble abattu.

    Pendant qu’il raconte comment il a vu sa mère se faire tabasser par la BST et comment il a été roué de coups à son tour en voulant la protéger, quelques larmes de dignité tombent de ses yeux. Plus tard, au cours d’une autre garde-à-vue, la BST s’en servira contre lui pour le toucher dans sa fierté ; « montre-nous comment tu pleures ! » lui lanceront-ils pendant qu’ils le retiennent enfermé.

    Perquisition

    Le 10 février 2016 vers 6 heures du matin, la police effectue des perquisitions dans l’immeuble. Bilal, Wassil et quatre autres jeunes sont interpellés à leur domicile. On leur reproche des « dégradations de bien public à hauteur de 86 000 euros ». Plus tard, en mai, dans l’incapacité d’apporter des éléments probants attestant des dégradations commises par les deux frères et leurs voisins, l’avocat de Pantin Habitat demandera le report du procès.

    Mais l’état d’urgence est précisément ce régime d’exception qui donne à la police le pouvoir de perquisitionner où ça lui chante, et de terroriser les personnes en les réveillant au petit matin avec un canon devant le visage, sans être soumise à l’autorisation d’un juge et manifestement sans même devoir s’en expliquer. Depuis sa proclamation en novembre 2015, il y eu environ 4000 perquisitions de ce type en France, très rarement en lien avec une enquête pour des faits de terrorisme.


    Pendant la perquisition, le chiot de Bilal est également embarqué, le maire de Pantin ayant considéré qu’il s’agissait d’un chien dangereux et pris un arrêté contre lui. Bilal est également poursuivi pour sa possession. En avril, le procès intenté contre Bilal est classé sans suites, le chiot n’entrant pas dans la catégorie des chiens dangereux. Les frais de fourrière lui sont remboursés.

    Persécutions

    Ça ne s’arrête pas là, le 25 janvier 2017, Wassil est installé dans un kebab de la rue des 7 arpents avec un ami, pour regarder un match de foot. Peu après, alors qu’ils se rendent chez son ami, ils croisent la BST qui court après des plusieurs personnes. En voyant Wassil, l’un des agents de la BST hurle « Y’a Kraiker, attrapez-le ! ». Rattrapés, ils sont accusés avec trois autres jeunes d’avoir participé à un « attroupement armé ». Wassil et son ami sont déférés au parquet de Bobigny le soir même. On accuse Wassil d’avoir été en possession d’une béquille, ce qu’il nie fermement devant le juge pour enfants, et surtout il ne comprend pas bien d’où ça sort cette histoire de béquille.

    Continuons, les 24 et 25 mai 2016, Bilal et Wissal sont convoqués par la juge d’instruction en qualité de témoins assistés dans l’affaire du 26 décembre. A l’issue de l’audition, ils sont mis en examen pour violences sur la police sur la base d’un témoignage anonyme.

    Et puis aux convocations à répétition et aux procès qui se succèdent, s’ajoutent aussi des contraventions, envoyées au domicile de la famille pour des motifs imaginaires ; « bruit », « tapage nocturne », etc.. Une contravention pour « bruit ou tapage injurieux troublant la tranquillité d’autrui » a également été établie contre Wassil, alors même qu’il se trouvait en garde-à-vue.


    Un autre jour, la BST attrape Wassil dans la rue et tente de lui mettre sur le dos le vol d’un scooter. Il est emmené au comico sans le moindre début d’une preuve ni d’un soupçon. Il échappera finalement à la garde-à-vue, innocenté par le plaignant qui assure qu’il ne le reconnaît pas.

    Ainsi vont les jours dans ce petit quartier de Pantin, la BST harcelant les jeunes quotidiennement, avec insultes et violences. Les témoignages sont unanimes ; ne sont pris à partie par la police que les jeunes de moins de 20 ans, les « grands » ne sont jamais inquiétés. Et à chaque fois, des humiliations, des brimades, visant le plus souvent en dessous de la ceinture et cherchant à atteindre la fierté et à provoquer l’escalade.


    Des situations qui en rappellent d’autres ; Adama, Théo, Zyed et Bouna, et tous les autres..

    Pour les jeunes de la cité Auger, « c’est la même chose partout », une police ultra-violente qui n'a que des propos racistes à la bouche, et qui a l’État et la Justice avec elle. Une police qu’on est condamné à subir, et qui peut tranquillement aller jusqu’au meurtre sans jamais devoir en répondre.

    Les persécutions dont la famille Kraiker est victime nous montrent que la police ne sait pas seulement tuer, elle sait aussi faire de la vie un enfer. En attendant, dans le quartier, tout le monde s’attend à ce que ça se termine par un drame.


    Pour Abdel Azziz Kraiker, son rôle « en tant que parent », dans le sens de l’éducation de ses enfants, c’est de « préserver la confiance dans la justice de la République », mais au bout d’un moment prévient-il, « il faut que la Justice aussi donne des signes », surtout quand les violences sont aussi manifestes.

    Après la saison des violences, bientôt celle des expulsions ?

    Derrière ces événements kafkaïens, impossible de ne pas voir la reconfiguration urbaine de la ville de Pantin. La marque de luxe Hermès a installé ses ateliers rue Auger, juste devant la barre d’immeuble dans laquelle habite la famille Kraiker. L’arrivée de la BST dans le quartier est concordante avec l’installation d’Hermès. Sans doute a-t-on jugé, dans les salons feutrés de la Mairie, qu’un groupe de jeunes qui discutent en bas de chez eux ça fait mauvais genre au yeux de cette nouvelle clientèle ; c’est à dire qu’en face, Hermès a installé des coulées vertes, et que des gens biens sous tous rapports y complotent des opérations marketing de la plus haute importance. La marque vise d’ailleurs à s’étendre dans la rue, et rachète un à un les lots immobiliers. Les persécutions policières, incessantes, injustifiées et injustifiables, peuvent être difficilement perçues autrement que comme une invitation à partir.

    Après avoir déployé la BST dans le quartier, il manquait seulement un prétexte pour mettre en œuvre l’écrasement, la proclamation de l’état d’urgence aura servit de point de départ, pendant qu’au sommet de l’État un pouvoir en déliquescence ressasse jusqu’à la nausée les discours de légitimation de la police, pour soustraire la réalité à son regard faute de pouvoir l’étouffer complètement.

    Il va sans dire que dans ce scénario le projet de constitutionnaliser la déchéance de nationalité, même s'il n'a pas abouti dans les termes, constitue pour le moins une pièce essentielle du dispositif, non seulement car il permet de jeter publiquement la suspicion de terrorisme sur toute une partie de la population, et donc de légitimer les opérations policières, mais aussi parce qu’il installe l’idée que dans les yeux de l’État deux catégories de citoyens sont possibles, donc que les droits du citoyen sont révocables.

    Autrement dit ; quand nous cesserons de nous révolter contre le sort qui est fait à la famille Kraiker, le régime d’exception va s’étendre à d’autres familles, et quand nous serons indifférents à elles aussi, l’état d’exception sera la norme.

    Soutenir

    Vous pouvez suivre et contacter le comité de vigilance contre les violences policières à Pantin sur sa page Facebook.

    Persécutions policières à Pantin
     
  3. Barbe_Noire ou l'un de ses multi-comptes
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    Barbe_Noire ou l'un de ses multi-comptesPirate & corsaire Expulsé par vote

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    Août 2016
    M'ouais, on en lit trop de ces récits, de ces témoignages similaires à ce que subit par exemple la famille Traoré.

    Sans doute les victimes de ces acharnements policiers ne sont-elles pas toutes "blanc/bleu" mais être ou non délinquant(e) ne justifie en rien certaines pratiques des forces de l'ordre.
     
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