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Noam Chomsky - Sénat privé et tyrannies publique (par Normand Baillargeon)

Discussion dans 'Bibliothèque anarchiste' créé par Ungovernable, 30 Mai 2009.

  1. Ungovernable
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    Normand Baillargeon: Noam Chomsky, dans Rollback, vous avez évoqué cette idée que les puissants se livrent à des « experimentations » sur la société. De telles expérimentations, disiez-vous, produisent « des résultats saisissants de constance : gains pour les expérimentateurs, tragédies pour les animaux de laboratoire, » c’est-à-dire presque tout le monde. Depuis deux siècles, on peut penser que les expérimentateurs s’avancent le plus souvent bardés d’une légitimation que leur procureraient des théories économiques présumées « scientifiques. » Si vous le voulez bien, je voudrais donc que nous parlions, pour commencer, des accords de Bretton Woods, conclu en 1945 et de leur démentèlement, plus récent; c’est que tout cela, il me semble, contribue largement à définir l’expérimentation actuellement en cours et sa légitimation.

    Noam Chomsky: D’abord, un mot sur ces théories économiques. Ces théories, du moins telles qu’elles sont appliquées, sont essentiellement des constructions idéologiques: elles sont sans fondement théorique ou empirique et servent principalement de marteaux permettant de matraquer les gens.

    Le système de Bretton Woods instaure un nouvel ordre économique international; ce système a été établi par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Il reposait essentiellement sur deux principes.

    Le premier était une volonté d’accroître le libre-échange. Il faut se souvenir que la « globalisation » des échanges avait été passablement élevée avant la Première Guerre Mondiale, avant de décliner très sensiblement pendant l’entre deux guerres. L’objectif était donc de ramener le libre-échange à peu près à ce niveau où il était avant 1914. Ceci doit être souligné et avant de nous extasier devant l’actuelle « globalisation, » il faut se rappeler qu’on est, aujourd’hui et en termes généraux, revenu à peu près à ce niveau d’avant la Première Guerre: par exemple, en ce qui concerne l’importance du commerce et de l’investissement relativement à l’économie globale. Selon les meilleures estimations, 15% des échanges globaux actuels peuvent être sérieusement appelés « libres » : tout le reste est administré. Nous ne sommes donc pas dans une ère qui serait entièrement nouvelle et dont personne n’aurait jamais entendu parler, ainsi qu’on le laisse trop souvent entendre.

    Le premier but de ces accords était donc d’accroître les échanges, de favoriser le libre-échange : on reconnaissait que de tels échanges libres constituaient un phénomène limité, mais on cherchait à l’accroître. Quant au deuxième objectif, il était de restreindre et réguler les flux de capitaux. Ceci est tout à fait crucial. Pour le comprendre, il faut examiner attentivement les motifs pour lesquels ces deux principes ont été mis de l’avant.

    Les économistes comprenaient généralement — et ils avaient probablement raison — que la libéralisation des flux de capitaux tend à accroître le protectionnisme et donc à réduire le libre-échange: c’est cela que certains économistes ont appelé le « principe d’incompatibilité. » Par ailleurs, on comprenait aussi très bien que la libéralisation des flux capitaux fournit une arme fabuleuse contre le contrat social, contre toutes ces mesures de protection sociale que recevaient à l’époque un énorme soutien public, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, et en fait un peu partout dans le monde. Or, la libéralisation des capitaux peut être très efficacement utilisée pour saper tout effort du public, via le gouvernement ou d’autres moyens, pour promouvoir de telles mesures. Par exemple, si un pays cherche à stimuler son économie, ou à accroître, par exemple, ses dépenses en santé, le capital peut immédiatement s’envoler et punir cet écart de conduite. C’est ainsi que cette mobilité du capital fournit ce que certains économistes ont appelé un « sénat virtuel » de dirigeants qui sont en pratique en mesure de décider des politiques sociales et économiques, simplement en transférant des fonds. Enfin, la libéralisation des capitaux conduit aussi à la spéculation, laquelle est nuisible pour l’économie, tout spécialement dans le cas de la spéculation à court terme.
     
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