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Noam Chomsky - La lucidité comme politique personnelle… (Sullivan)

Discussion dans 'Bibliothèque anarchiste' créé par Ungovernable, 30 Mai 2009.

  1. Ungovernable
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  2. anarchiste, autonome
    Cette présentation de Chomsky et de quelques façons de découvrir ses analyses éclairantes rejoint ma vision de l’engagement politique, qui est possible au quotidien en passant parfois par des choses simples, en l’occurrence, permettre aux idées de cet incontournable contestataire américain de continuer à circuler.

    [par Sullivan]

    En effet, ce dernier est complètement absent des médias nationaux et les seuls écrits de lui que l’on peut trouver sont présents dans les médias indépendants. Cette absence remonte à la fin des années 70 et à l’affaire Faurisson. Faurisson était un professeur d’université qui avait été démis de ses fonctions pour avoir eu des thèses négationnistes concernant la seconde guerre mondiale. S’en était suivie une pétition de près de 500 intellectuels (dont Chomsky) de tous les pays pour protester contre cette mise à l’écart au nom de la liberté d’expression. Cette pétition a soulevé un tollé en France et la fameuse pétition est rapidement devenue la pétition Chomsky, que l’on accusa en même temps d’antisémitisme. Ce qui est absurde lorsque l’on sait qu’il est juif et qu’il a bien sûr, à de très nombreuses reprises, fortement condamné la Shoah. Le seul objet de la participation de Chomsky à cette pétition était la défense de la liberté d’expression. Et pour être clair quant à son objectif, ce dernier se contenta de citer Voltaire : "Je déteste ce que vous exprimez, mais je suis prêt à me faire tuer pour que vous ayez le droit de l’exprimer".
    Avec le recul, l’impression que cela donne est que tout cela a été monté de toutes pièces par certains intellectuels français pour censurer de façon détournée, c’est-à-dire en évitant que l’on s’intéresse à ce que l’américain pouvait dire. Car le souci permanent de Chomsky est d’analyser de façon rigoureuse et objective la politique américaine mais aussi les démocraties occidentales, leur fonctionnement et les rapports qu’elles entretiennent avec les médias, les intellectuels… Son objectif suprême étant de redonner envie aux individus d’être critique, de regarder sous les apparences, de rejeter ce qu’on nous propose actuellement et notamment un ultra-libéralisme qui ne veut faire de nous que des consommateurs passifs : "La foule doit être détournée vers des buts inoffensifs grâce à la gigantesque propagande orchestrée et animée par la communauté des affaires (américaine pour moitié), qui consacre un capital et une énergie énormes à convertir les gens en consommateurs atomisés et en instruments dociles de production (quand ils ont assez de chance pour trouver un travail). Il est crucial que les sentiments humains normaux soient écrasés ; ils ne sont pas compatibles avec une idéologie au service des privilèges et du pouvoir, qui célèbre le profit individuel comme la valeur humaine suprême".
    Ceci étant dit, par où faut-il commencer pour découvrir ce personnage ? L’idéal serait certainement d’assister à l’une des nombreuses conférences qu’il donne mais ce n’est pas chose facile puisqu’il en donne peu en Europe et donc en France. Pour ceux qui sont calés en anglais, AK Presse ou un label indépendant comme AlternativeTentacles ont sorti des cd's de spoken words avec notamment des extraits de conférences. Je n’ai jamais eu l’occasion d’en écouter, mais ça peut à mon avis être intéressant de l’entendre. C’est-à-dire de se rendre compte de sa façon de faire passer un message. Pour ceux qui veulent faire plus simple, 7 ou 8 bouquins de Chomsky sont sortis en France (et en français) dont certains sont hyper enrichissants. Pour un premier contact, je vous conseille la lecture de "11/9 : autopsie des terrorismes" (publié chez Le serpent à plumes) et de "2 heures de lucidité" (aux Arènes). Leur approche est plus aisée puisqu’il s’agit d’interviews. Dans le premier, le libertaire américain revient sur les attentats du World Trade Center en ne se contentant pas seulement de les condamner mais en essayant d’analyser les causes de ces gestes et en critiquant également la réaction américaine en Afghanistan, geste tout autant terroriste que celui qui l’a provoqué. Le second est plus général : l’interview avait été réalisée avant les attentats. Chomsky y parle notamment des médias, de la démocratie, du capitalisme, des centres de pouvoir ou de la mondialisation. Chaque sujet est abordé sur 10 à 20 pages, ce qui ne permet pas forcément à notre homme de rentrer dans les détails, mais donne malgré tout la possibilité aux lecteurs d’une première approche de ses thèses. D’autant que l’intellectuel américain y est particulièrement pédagogique, prenant des exemples concrets pour faire comprendre ses analyses. De plus, cet ouvrage a un côté ludique puisque l’interview est accompagnée de dessins de Rémi Malingrey.


    Mais l’incontournable est "De la guerre comme politique étrangère des Etats-unis" (chez Agone). Personnellement, c’est mon petit préféré. Si sa lecture est moins aisée que les deux bouquins précédents, Chomsky a par contre le temps d’aller au bout de sa réflexion. Bon, le titre est suffisamment explicite pour que l’on comprenne de quoi il s’agit ! Le livre réunit en fait 6 articles sortis auparavant dans diverses publications ou sur le net et tournant autour du même thème. Il revient sur les nombreuses, voire innombrables interventions américaines aux quatre coins du globe. Et sur une constante effrayante : les Etats-unis se réservent le droit d’intervenir à chaque fois et n’importe où leurs intérêts sont menacés. Il faut ici entendre "intérêts" dans son sens le plus large : quand la vie d’américains est menacée ou tout simplement quand certaines entreprises américaines le sont. Et l’intérêt américain va au-delà du droit. C’est pour cette raison que ce pays n’a que rarement respecté les résolutions de l’ONU ! On n’est en fait pas très loin du "je vous emmerde" du général Sylvestre des Guignols. Chomsky analyse (dissèque même parfois) de façon presque scientifique (c’est une déformation professionnelle car il est linguiste de formation) les interventions américaines au Kosovo, au Timor oriental, au Vietnam ou en Amérique centrale. Bon, je ne vais pas vous gâcher le plaisir de la lecture, mais sachez simplement que ce livre est une mine, que l’on apprend énormément de choses. En fait, on les subodorait, mais là, l’analyse de Chomsky est si rigoureuse et documentée qu’elle en devient démonstration. À la fin du bouquin, on a vraiment l’impression qu’il nous a ouvert (encore un peu plus) les yeux. D’ailleurs, ce qui est marrant, c’est qu’à chaque fois qu’on lui parle du rôle qu’il joue dans la dénonciation de l’ultra-libéralisme ou de la politique américaine, lui répond que ce qu’il fait est accessible à tout le monde, et que ce qu’il faut, c’est prendre le temps de trouver les documents officiels, de recouper les informations, etc… Je ne résiste pas à la tentation de parler de deux ou trois choses incroyables que l’on peut y lire. Par exemple, chiffres à l’appui, Chomsky démontre qu’il y a une corrélation entre les aides financières que les Etats-Unis accordent à un pays et la volonté de ce pays de respecter la démocratie et les droits de l’homme. Tenez-vous bien : moins le gouvernement au pouvoir est démocrate, plus il est dictatorial et réprime opposants et citoyens, plus les aides financières sont importantes (et parfois énormes). Les Etats-unis ont en fait toujours privilégié des gouvernements "forts" pour être sûrs de la stabilité de celui-ci et de sa capacité à servir ses intérêts.



    Dans la même logique, il démontre également que la politique américaine est fluctuante. Alors que les interventions américaines sont censées viser des états "scélérats", cette notion de scélérat est différemment interprétée selon les pays concernés. Au final, on se rend compte qu’est état scélérat tout pays ennemi des Etats-Unis. Un seul exemple : quand Saddam Hussein gaza les Kurdes en 1988, les Américains (et leurs amis anglais) ne protestèrent pas. Pire, ils confirmèrent leur soutien à leur allié de l’époque. Mais quand celui-ci eu le malheur de s’attaquer aux intérêts pétroliers américains quelques années plus tard, on sait ce qu’il advint.
    Je connais trois autres ouvrager Chomsky en français. "Responsabilité des intellectuels" (également chez Agone) suit la même logique que le précédent, en ce qu’il réunit quatre articles différents mais se recoupant au niveau des thèmes. Le critique américain y aborde la responsabilité des intellectuels, trop souvent enclins à suivre l’opinion des élites en place, notamment concernant les événements du Timor oriental ou le nouvel ordre mondial. Le style y est le même que dans "De la guerre…" et on y retrouve la même rigueur scientifique, gage d’objectivité. Très intéressant, mais un peu moins essentiel que le précédent.
    Enfin, deux petits ouvrages (par la taille). Le premier s’intitule " Instinct de liberté : anarchisme et socialisme " (publication commune Agone/Comeau et Nadeau). Il s’agit en fait de deux petits textes, écrits il y a quelque temps déjà, dans lesquels l’auteur revient, dans le premier, sur ses idées et sympathies anarchistes et dans le second sur les différences entre socialisme et léninisme, mis en place dans les faits sous le nom de "communisme" en URSS. L’auteur y fait quelques rappels intéressants, dans une période où l’on considère que le seul système économique viable est, par élimination, le capitalisme puisque le communisme a démontré, par ses expériences en URSS et en Europe de l’est, qu’il était dangereux. Or, Comme le rappelle l’auteur, le système politique et économique mis en place par Lénine après la révolution de 17 n’avait rien de communiste. Et qu’en fait, Lénine et ses acolytes ont contrôlé et manipulé le mouvement ouvrier à la base de la révolution à des fins de domination : "pour les léninistes, la population doit être soumise à une discipline sévère, alors que la lutte des socialistes vise plutôt à atteindre un ordre social qui rendra la discipline superflue, les travailleurs travaillant de leur plein gré". En conclusion, jamais l’idéal socialiste n’a été mis en place en URSS, ce qui démonte de fait l’argument par élimination des néo-libéraux.
    Dans "Elections 2000 : les schémas du vote et de l’abstention" (chez Sulliver, non, non, je vous jure, ça n’a rien à voir avec moi), Noam Chomsky revient sur les dernières élections américaines. Il parle notamment d’une pratique que je ne connaissais pas : la déchéance des droits civiques dès que l’on est incarcéré aux Etats-Unis. " Human Rights Watch, une ligue de défense des droits de l’homme, a publié le lendemain de l’élection une étude rapportant que l’élément décisif de l’élection en Floride était l'exclusion du scrutin de 31 % des hommes afro-américains, qui se trouvaient soit en prison soit parmi les 400 000 ex-délinquants déchus de leur droit de vote ". Et comme les afro-américains votent habituellement majoritairement démocrate… En fait, presque tous les états des Etats-Unis refusent de reconnaître le droit de vote aux prisonniers et 14 états interdisent de vote les délinquants criminels même après qu’ils ont expié leur peine.
    Des bouquins hyper intéressants donc mais pas toujours donnés. Je pense ici aux petits budgets qui pourront retrouver Chomsky sur le net puisqu’il a déjà contribué des articles au Monde Diplomatique. On pourra les retrouver dans leurs archives : www.monde-diplomatique.fr.
    Par ailleurs, pratiquement tous les articles de Chomsky sont disponibles sur www.zmag.org/chomsky/articles.cfm. Ils concernent beaucoup de sujets divers et variés. En fait, Zmag est un site d’information et de réflexion indépendant auquel contribuent pas mal d’intellectuels critiques américains et autres.
    Voilà, j’ai été un peu long, mais c’est pour la bonne cause : je crois qu’il est clair que quelqu’un comme Chomsky a un rôle de penseur de premier plan à jouer. Car en plus d’être critique, son message est positif et optimiste : il croit en la capacité de réaction des gens. Et, du coup, nous prouve que l’on peut encore être utopiste de nos jours.
    Bonne lecture et continuez à faire circuler l’information !
     
  3. SmAd
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    SmAdMembre du forum

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    Juin 2013
    Merci, comment ça trop long, mais pas du tout, je vais d'ailleurs de ce pas lire tes autres post sur le même bonhomme !!!
    Pour la pétition, moi aussi, je persiste et je signe, n'en déplaise à la bien-pensance intellectuelle consensuelle ...
    Merci pour l'exposé d'un camarade que je ne connaissait jusqu'à lors que de nom .
     
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