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La milicienne dans la guerre civile d’Espagne : de l’héroïne à la prostituée

Discussion dans 'Féminisme et luttes d'émancipations LGBTQ' créé par ninaa, 20 Janvier 2019.

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    La milicienne dans la guerre civile d’Espagne : de l’héroïne à la prostituée (1936-37)
    19 janvier 2019 par Floréal

    [​IMG]L’échec du coup d’État militaire du 18 juillet 1936 dans une grande partie du territoire espagnol et, en particulier, dans les grandes villes comme Valence, Barcelone ou Madrid, entraîna, dans une large mesure, l’effondrement du pouvoir d’État et le contrôle des rues par les différents groupes politiques et syndicaux qui mirent un coup d’arrêt (avec un prix élevé en vies humaines dans certains cas), à la tentative des militaires rebelles de prendre le pouvoir. Une nouvelle ère s’ouvrait ainsi dans l’histoire espagnole, dans laquelle les masses ont pu revendiquer un rôle de premier plan qu’elles n’avaient jamais eu et où les institutions qui les avaient réprimées pendant des siècles, telles que l’armée ou l’Église, furent, au moins temporairement, mises hors du jeu. Les règles qui régissaient la société jusqu’alors, les conventions, certaines traditions qui avaient été suivies à la lettre pendant des décennies, tout cela, en quelques jours, semblait balayé.
    Mary Nash, dans son livre Rojas. Las mujeres republicanas en la guerra civil (Taurus Pensamiento, 1999), décrit par ces mots le climat d’alors :

    « (…) Contrairement à l’indifférence des années précédentes, tous les partis politiques et les syndicats lancèrent un appel général à la mobilisation des femmes. Le message de la domesticité n’était plus de mise ; les règles traditionnelles du jeu furent brisées par l’incitation à une présence publique active des femmes dans la lutte antifasciste. Leur capacité jusqu’alors à peine reconnue à mener à bien des initiatives dans le domaine du travail social et de l’éducation fut exceptionnellement soulignée et prit une importance nouvelle en tant qu’élément crucial dans la réorganisation d’une société en guerre (…). De fait, la mobilisation massive de la population permit de rompre avec le confinement traditionnel des femmes au foyer et leur offrit, pour la première fois, une visibilité publique et collective. »

    En juillet 1936, il existait deux grandes organisations féminines de masse en Espagne : la Asociación de mujeres antifascistas (AMA) [l’Association des femmes antifascistes], qui parvint à regrouper plus de soixante mille affiliées parmi les communistes, les socialistes, les républicaines et même des catholiques basques. Mais les socialistes et surtout les communistes, avec Dolores Ibárruri, la présidente, et Lina Odena de la Jeunesse socialiste unifiée (JSU), Encarnación Fuyola (PCE) et Emilia Elías (PCE), secrétaires du comité national, y dominaient. Cette organisation fut la seule à obtenir une reconnaissance officielle et à être mandatée par le gouvernement pour former une commission auxiliaire des femmes chargée de coopérer avec les ministères de la Guerre et de l’Industrie et du Commerce, en vue d’approvisionner le front et de soigner les combattants blessés. Toutefois, elles se heurtèrent à de nombreuses réticences officielles et, dans la pratique, n’ont mené que des activités de soutien. Elles revendiquaient l’accès des femmes à l’éducation et à la culture, une maternité équilibrée et responsable et l’intégration des femmes dans la vie publique et sociale. Leurs positions furent exposées dans les magazines Mujeres et Pasionaria, ce dernier publié à Valence. En octobre 1937, la deuxième conférence de l’AMA eut lieu pour évaluer sa contribution au conflit. Les adhérentes se divisèrent en deux groupes : celles qui souhaitaient aller au front et celles qui donnaient la priorité à l’arrière.
    [​IMG]L’autre grande organisation de femmes existante lorsque le conflit éclata était Mujeres Libres [Femmes libres]. Elle s’identifiait à la pensée libertaire, mais en fait elle fonctionnait de manière autonome vis-à-vis de la CNT. Plus de vingt mille femmes y furent affiliées, mais, comme dans le cas de l’Association des femmes antifascistes, les nécessités de la guerre empêchèrent la mise en pratique de leur idéal féministe. L’organisation disposait d’une revue du même nom, dont le premier numéro parut le 2 mai 1936. Elle comptait 147 groupes en 1937 au moment où se tint son premier et unique congrès. Mujeres Libres suivit la ligne idéologique de la CNT, mais développa son propre objectif qui était d’émanciper le sexe féminin de ce que ses adhérentes appelaient le triple esclavage : esclavage de l’ignorance, esclavage en tant que femme et esclavage en tant que productrice.
    Les iniciatrices du projet furent Amparo Poch y Gascón, Mercedes Comaposada et Lucía Sánchez Saornil. La position de l’organisation Femmes Libres est clairement reflétée dans ce texte paru dans le premier numéro de la revue homonyme en mai 1936, résumé en six points :

    1. Une revue à la recherche de femmes libres en Espagne. Mais les hommes sont-ils déjà libres ?
    2. Pourquoi les femmes doivent-elles lutter pour leur propre liberté ? Peut-être parce que les hommes qui luttent pour cette liberté oublient celle des femmes.
    3. La femme libre doit d’abord être libre dans son foyer. C’est ce que l’homme qui vit à ses côtés doit comprendre.
    4. Le premier objectif de la lutte des femmes est de faire comprendre aux hommes, d’abord et avant tout aux pères, aux frères et à leurs proches, que sans la liberté des femmes la liberté des hommes ne vaut rien.
    5. Une femme émancipée signifie une famille libre.
    6. Avec des femmes libres, les luttes sociales des hommes augmenteraient leurs chances de succès
    .

    [​IMG]La réaction de la classe ouvrière au coup d’Etat fut le catalyseur qui permit à certaines femmes des zones les plus urbanisées du camp républicain de défendre, y compris par les armes, le régime politique instauré en 1931 et à d’autres de lutter également pour la révolution.
    Au cours de l’été 1936, la figure héroïque de la milicienne devint rapidement le symbole de la mobilisation du peuple espagnol contre le fascisme. Pourtant, selon Mary Nash, leur nombre fut assez réduit et elles n’étaient en rien un nouveau prototype féminin mais un symbole de la guerre et de la révolution, cette image s’adressant à un public essentiellement masculin, en vue d’inciter les hommes à assumer leurs responsabilités.
    L’historienne irlandaise met en évidence, dans son livre, le fait que, malgré l’utilisation récurrente de son image pour la propagande, il y avait peu de miliciennes :

    « Il a été impossible de déterminer le nombre de miliciennes qui ont exercé des fonctions auxiliaires sur les fronts de combat, bien que tous les témoignages existant indiquent qu’elles étaient relativement peu nombreuses. La milicienne basque Casilda Méndez fut la seule femme de son unité au Pays basque ; plus tard, lorsqu’elle partit pour le front d’Aragon après la chute du Nord, il n’y avait qu’une seule autre femme dans son unité. Les Catalanes du front d’Aragon se composaient d’une petite élite, alors que, semble-t-il, le groupe le plus important avait été un contingent de trente miliciennes ayant accompagné quatre cents hommes aux îles Baléares en août 1936. »

    Quelles furent les raisons qui ont poussé ces femmes à franchir le pas ? Il y en eut plusieurs. Mar Ávila Espada, dans son travail de fin d’études La miliciana en la guerra civil : Realidad e imagen (2017), mentionne ce qui suit :

    1. Une conscience politique profondément enracinée, car beaucoup d’entre elles faisaient partie d’organisations avec un profil idéologique fort qui prônaient l’inclusion des femmes dans la sphère politique.
    2. La pression qui les a forcées à faire du travail d’arrière-garde. Dans ce cas, la force motrice était plus proche d’une nouvelle place dans la société que de raisons politiques ou idéologiques.
    3. La présence de gens très proches au front (épouses, mères, fiancées et sœurs).
    4. L’atmosphère estivale et d’apparente aventure de l’été 36 qui a conduit beaucoup d’entre elles à se laisser emporter par l’événement, qui leur permettait de quitter leur foyer et de s’entourer de personnes extérieures à leur environnement habituel
    .

    [​IMG]Dans cette première étape de mobilisations populaires, de nombreuses femmes ont tout simplement pris les armes en réaction immédiate au soulèvement militaire. L’une d’elles, Rosario Sánchez, « la Dinamitera » (Villarejo de Salvanés 1919-Madrid, 2008), membre de l’organisation de jeunesse communiste JSU, a témoigné plus tard qu’elle n’était pas militariste mais qu’elle se sentit immédiatement responsable de ce qui pouvait arriver après le coup d’Etat fasciste, « car si on n’arrêtait pas les rebelles nous aurions une dictature et cela était mauvais pour nous, les travailleurs ».
    En juillet 1936, Rosario Sánchez se trouvait à Madrid et n’hésita pas à se joindre aux milices pour se rendre dans les gorges de Somosierra afin de défendre la capitale de la République. Elle faisait partie du 5e régiment, dans la brigade de Valentín González « El Campesino », avec un mousqueton qui pesait sept kilos. Quelques semaines plus tard, elle fut affectée à la section des dynamiteurs où elle fabriquait des bombes artisanales. Le 15 septembre, elle perdit sa main droite en fabriquant une grenade. A sa sortie de l’hôpital, elle fut envoyée au Comité d’agitation et de propagande et placée au standard du quartier général. C’est là qu’elle fit la connaissance de Miguel Hernández qui lui dédiera plus tard un poème, Rosario dinamitera.
    Le soulèvement militaire surprit Paulina Odena García (Barcelone, 1911- Cubillas, 1936), militante du PCE, à Almería où elle œuvrait à l’unification de la jeunesse marxiste. Là, elle participa aux combats et fut nommée déléguée du comité local, sa colonne étant en charge de prendre Guadix et Motril. En septembre 1936, près de Grenade, une erreur fatale l’amena face à un barrage de falangistes, et elle préféra se suicider avant qu’ils ne parviennent à l’arrêter.
    Concha Pérez Collado (Barcelone, 1915-2014), membre de la CNT et de la FAI, rejoignit le Comité révolutionnaire du quartier des Corts de Barcelone en 1936. Elle participa également à l’assaut de la caserne de Pedralbes, fit partie du groupe Los Aguiluchos et combatit sur les fronts de Caspe et Belchite.
    Soledad Casilda Hernáez Vargas (Cizúrquil, 1914-Saint-Jean-de-Luz, 1992). Membre des Jeunesses libertaires de la CNT, condamnée à 29 ans de prison en 1934 pour transport de matériel explosif et distribution de tracts de propagande, elle n’en effectua que deux dans les prisons de Hobarribia (province de Gupúzcoa) et Alcalá de Henares. Avec le triomphe du Front populaire en février 1936, elle retrouva la liberté. Quand la guerre éclata, elle combattit dans les rues de Saint-Sebastien et, plus tard, fit partie de la colonne Hilario Zamora, en provenance de Lérida, avec laquelle elle combattit sur le front d’Aragon, atteignant le grade de lieutenant.

    [​IMG]
    Mika Etchebéhère

    Mika Feldman de Etchebéhère (Moisés Ville, Santa Fe, Argentine, 1902-Paris, 1992) vint combattre en Espagne avec son mari, un commandant des miliciens du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM), et à sa mort au combat elle le remplaça en prenant le commandement de 150 hommes. Elle participa en tant que chef de la colonne du POUM aux batailles de Sigüenza, Moncloa, Pineda de Húmera et Cerro del Águila. Mika Feldman est l’une des rares femmes qui parvinrent officiellement au grade de capitaine, comme Ana Carrillo ou Encarnación Fernández Luna. Elle est également la seule femme officier supérieur à avoir jamais été adjointe à l’état-major général.
    La figure de la milicienne devint l’un des nouveaux symboles de la révolution et de la résistance antifasciste dans l’iconographie de guerre. L’art révolutionnaire, surtout visible à travers les affiches, les dépeint comme des jeunes femmes attirantes, aux silhouettes fines et vêtues de salopettes bleues. Cette représentation de la milicienne constituait un changement radical, offrant l’image d’une femme active, résolue et entreprenante, image destinée à l’effort de guerre.
    L’esthétique des miliciennes variait également en fonction de l’origine sociale et de l’appartenance idéologique des femmes, et nous trouvons tout à la fois celles qui étaient bien dotées en uniforme de qualité et celles qui portaient la courroie et les cartouchières en bandoulière sur la robe, la jupe ou la blouse. Certaines, sur les photos, apparaissent avec du matériel militaire, mais arrangées, portant quelques ornements, des épingles à cheveux, des petits peignes, des foulards pour tenir les cheveux et du rouge à lèvres. D’autres avaient les cheveux courts, à la mode garçonne. Le fait d’être photographiées explique qu’elles se soient fait belles pour l’occasion.
    Le journaliste et écrivain allemand Hanns-Erich Kaminski fait référence à l’aspect « peu féminin » des combattantes dans son ouvrage Los de Barcelona (Parsifal, 1937) [« Ceux de Barcelone »] en ces termes :

    « Une autre chose qui me frappe et que l’on ne voit pas souvent si près de l’ennemi, c’est qu’il y a des femmes. Elles portent des pantalons et font exactement ce que font les hommes. Inutile de dire que la vanité ne sert à rien ici et que les femmes n’utilisent pas de rouge à lèvres ou de poudre. La plupart d’entre elles ont des cheveux coupés comme ceux des hommes, à tel point qu’il est parfois difficile de les distinguer. »

    [​IMG]L’image de la femme sur les affiches dans ces premiers moments du conflit est bien reflétée dans celle qu’on doit à Cristóbal Arteche (voir ci-contre). Elle représentait une femme et avait un fort impact, qui provoquait parce que cette femme assumait ce qui était considéré comme un rôle masculin et forçait ainsi les hommes à remplir leurs devoirs « virils » en tant que soldats. Elle séduisait, attirait ou remuait les hommes afin de les encourager à accomplir leurs devoirs militaires.
    Peu de femmes, en réalité, s’identifiaient au modèle de l’affiche, plus en accord avec les traits de Marlène Dietrich qu’à ceux des femmes espagnoles de la classe ouvrière, et c’est d’ailleurs ce même modèle qui, en 1934, dans la revue Crónica, avait illustré une série d’articles comme symbole sexuel. A la différence des affiches de guerre, les photos de l’époque montrent que la plupart des miliciennes ressemblaient davantage à des ouvrières ordinaires, même si elles étaient jeunes ou attirantes.
    Comme indiqué auparavant, le nombre de miliciennes fut toujours faible. En juillet 1936, le bataillon féminin du 5e régiment appelé Lina Odena fut constitué à la demande de Dolores Ibárruri. Cependant, il n’eut pas d’existence réelle en raison de la réticence des chefs militaires et du rejet des camarades masculins face aux rumeurs selon lesquelles un bataillon féminin ne serait composé que de prostituées susceptibles de causer des maladies vénériennes aux combattants, de sorte que l’unité fut reconvertie à des tâches sanitaires. Les femmes du bataillon, dans le peu de temps de son existence en tant que tel, reçurent une instruction militaire loin des hommes afin d’éviter leurs moqueries et leurs offenses.
    Le plus important groupe de femmes ayant participé à une action de guerre est celui d’un bataillon formé début août 1936 avec des jeunes femmes de Barcelone, Sabadell et Mataró qui embarquèrent dans l’expédition du capitaine Alberto Bayo pour Majorque. Parmi elles se trouvaient cinq infirmières qui furent piégées sur l’île lorsque les forces républicaines réembarquèrent, le 3septembre, après l’échec de l’expédition militaire. Elles furent violées, torturées et fusillées par les phalangistes à Manacor.
    La présence de femmes dans la colonne de Bayo fut quelque chose de surprenant pour les combattants du côté rebelle, comme le révèle le témoignage d’Enrique García Gallud, un phalangiste valencien qui prit part aux combats dans l’île. Ses paroles, recueillies par Antoni Tugores dans Moriren dues vegades. Daria i Mercè Buixadé, infermeres catalanes assassinades a Mallorca l’any 1936 (Lleonard Muntaner, 2017), raconte l’exécution de certains d’entre elles le 17 août :

    « Puis j’ai remarqué la présence d’une demi-douzaine de femmes en tenue masculine classique, la salopette des miliciens. Elles n’avaient pas peur et proféraient leurs blasphèmes et insultes. L’une d’entre elles (blonde et au visage défraîchi) voulut désarmer un camarade sur lequel elle s’était jetée en le mordant. L’indignation s’est intensifiée devant un tel acte, aggravant la situation déjà tendue qui, dans toute guerre civile, se produit brutalement. Deux autres femmes s’en mêlèrent, les trois se défendant des ongles et des dents (…). L’une d’elles, les mains attachées, eut encore la force de se soulever au-dessus de la première couche de terre, nous crachant au visage qu’elle ne voulait pas mourir sur le sol fasciste (…). La vue de ce qui est arrivé ensuite m’a fait vomir et je me rappelle encore les visages rendus fous de ces trois femmes. »

    [​IMG]Dans les premiers jours du conflit, les miliciennes remplirent diverses fonctions, mais s’occupèrent principalement de tâches secondaires de soutien. Il est vrai que beaucoup d’entre elles participèrent à des actions de combat ou agirent comme conseillers politiques, mais ce ne fut pas la tendance dominante. Même sur les fronts, il y eut une forte tendance à la division sexuelle du travail, les femmes accomplissant normalement des tâches de cuisine, de blanchisserie, de soins, de courrier, de liaison et d’administration. Certaines militantes qui s’étaient enrôlées pour combattre le fascisme avec les armes furent profondément déçues d’être reléguées par leurs camarades de lutte. Ce fut le cas de Manuela, une jeune femme qui s’était enrôlée dans le 5e régiment et qui décida, pour cette raison, de passer dans une colonne du POUM :

    « J’ai entendu dire que dans votre colonne les miliciennes avaient les mêmes droits que les hommes, qu’elles ne faisaient pas la lessive ni la vaisselle. Je ne suis pas venue au front pour mourir pour la révolution avec un torchon à la main. »

    Mika Feldman dans ses Mémoires, Mi guerra de España [« Ma guerre d’Espagne à moi »], raconte des anecdotes très significatives quant au rôle des femmes. Elle fit en sorte que les hommes et les femmes de son unité assument les tâches domestiques de façon égale. Quand l’un des plus vieux combattants protesta, affirmant que dans d’autres bataillons les femmes étaient chargées de ces tâches, elle répondit : « Les jeunes femmes qui sont avec nous sont des miliciennes, pas des servantes. »
    L’un des problèmes rencontrés par les femmes dans un monde d’hommes était celui de la période où elles avaient leurs règles. Feldman raconte qu’elle attendait que les hommes dorment pour jeter au feu ses serviettes tachées de sang. Sur le même sujet, Fidela Fernández de Velasco, alias Fifi, des Jeunesses communistes de Madrid, partie à la guerre à l’âge de 16 ans, ajoute :

    « J’avais toujours des serviettes dans mes poches. Et quand je le pouvais, je disparaissais un moment, en changeais et enterrais la serviette dans un trou sans que personne ne me voie. Le pire, c’est quand je devais aller aux toilettes. Il n’y avait pas de toilettes, naturellement, et pour les hommes ce n’était pas un problème. Quand je ne pouvais pas m’isoler, je devais tenir jusqu’à ce qu’il y ait une chance de disparaître pendant un moment. »

    Un aspect moins connu sur les miliciennes est la diffusion de la culture à travers l’éducation des soldats et des enfants dont les parents étaient au front. Mika Feldman fut l’une de ces miliciennes et réussit à apporter des livres et des revues sur les lignes de front pour divertir et distraire les soldats des calamités des tranchées. Son projet comprenait également l’apprentissage de la lecture et de l’écriture pour ceux qui ne savaient ni lire ni écrire, assez nombreux étant donné le pourcentage élevé d’analphabétisme.
    [​IMG]Après les premiers mois de guerre, il y eut un changement dans la perception du rôle des femmes dans le conflit et dans la considération sociale des combattants envers elles. La rhétorique des premiers jours qui les exaltait comme héroïnes antifascistes et en faisait un symbole de la révolution céda alors la place à un discours soulignant que les hommes et les femmes n’étaient pas équivalents, ni leurs devoirs et responsabilités dans le conflit. On leur fit savoir que leur place était à l’arrière et celle des hommes au front. C’est ce que fit le Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC, branche catalane du Parti communiste espagnol), début septembre, en modifiant son précédent appel à la participation des femmes à la milice et en leur demandant de s’organiser à l’arrière, ainsi que Dolors Piera, dirigeante du groupe antifasciste Unió de Dones de Catalunya (UDC) [Union des femmes de Catalogne, sous domination communiste] en déclarant : « A l’arrière, chaque femme doit être un soldat. »
    Le retour des miliciennes à l’arrière, au travail et à la maison se fit avec l’accord des différentes organisations féminines, comme en témoigne un article paru dans le numéro 5 de la revue Mujeres Libres, en septembre 1936, au titre significatif : « Les hommes au front ; les femmes au travail ».

    « Beaucoup d’hommes se déplacent au front et beaucoup d’autres doivent s’y rendre. Une multitude d’occupations seront laissées vacantes ; ces lacunes doivent être comblées ; il faut travailler comme l’on peut, où l’on peut. Ni la maison ni l’enfant ne peuvent nous arrêter. Des réfectoires communs annexés aux ateliers et usines, des crèches multiples pour vos enfants permettront que le temps vide que vous laissez passer dans des attentes absurdes, artificiellement provoquées par le fascisme embusqué, puisse être utilisé efficacement à des améliorations pratiques, pour une aide efficiente. Les hommes utiles au front ! Les femmes au travail ! Le seul mot d’ordre est de gagner ! »

    Sur la même ligne, Mundo Obrero, organe du PCE, dans son édition du 8 novembre 1936, prône le retour des femmes à l’arrière en ces termes :

    « Dans les premiers jours du soulèvement, les femmes surent comprendre qu’alors l’urgence était d’accroître l’enthousiasme de ceux qui se sont lancés dans la lutte, et elles se sont jointes à eux. Prenant à leur tour les armes avec autant ou plus de courage que les hommes. (…) Mais maintenant, le premier devoir est de retourner à l’arrière, de travailler dans les industries, les magasins, les bureaux. La marche de la nation ne doit pas être interrompue parce que les bras masculins, moteurs de l’économie, manquent. Ces bras doivent être remplacés par ceux de la femme (…). A l’arrière, toutes les femmes au travail, c’est votre place ! Allez-y et salut ! »

    [​IMG]Le 16 octobre 1936, La Gaceta de Madrid publiait la décision prise la veille par laquelle Largo Caballero, chef du gouvernement et ministre de la Défense nationale, prenait le commandement de toutes les forces armées. Le paragraphe 5 prévoyait également l’unification et l’intégration des milices dans l’armée régulière.
    Dans un souci d’efficacité et de discipline, l’Armée populaire de la République fut créée en réponse aux recommandations des militaires professionnels, et l’une des conséquences (même si le processus ne s’acheva pas avant 1937) fut l’expulsion des femmes des zones de combat. Parallèlement, depuis la fin de l’été, une dégradation progressive de l’image de la milicienne s’était produite, dégradation qui alla même crescendo dans les mois qui suivirent.
    Les principales raisons invoquées pour justifier la mise à l’écart des miliciennes étaient, comme on l’a déjà dit, fonctionnelles, afin d’améliorer l’efficacité des forces combattantes, de prendre le travail des hommes à l’arrière et, surtout, de nature sanitaire. Ce dernier point est d’autant plus important qu’il était lié à la croyance que la présence des femmes favorisait la propagation des maladies vénériennes chez les soldats. Paradoxalement, l’identification croissante entre miliciennes et prostituées (dont le nombre n’a jamais été significatif) a même été favorisée par des défenseurs radicaux de l’émancipation et de l’égalité, comme le sexologue anarchiste Félix Martí Ibáñez (Cartagena, 1911-New York, 1972), promoteur de la légalisation de l’avortement en Catalogne en décembre 1936. Dans une brochure intitulée Message eugénique aux femmes, il déclarait que leur retrait des lignes de front aiderait à conserver l’énergie biologique nécessaire pour l’effort de guerre en évitant les rapports sexuels. Selon lui, la guerre a créé de nouvelles obligations biologiques et sociales pour les femmes et leur devoir était de « faciliter la continence, la discipline sexuelle et l’harmonie dans les relations érotiques » :

    « Et vous, mercenaires ou demi-vertus… qui, en pleine révolution, avez essayé de transformer la terre sacrée du front, trempée de sang prolétarien, en un lit de plaisir… Arrière ! Si le milicien vous cherche, qu’il le fasse pendant ses heures de repos et sous sa responsabilité morale, avec les moyens hygiéniques nécessaires. Mais ne le détournez pas de sa voie et ne mettez pas dans l’acier de ses muscles la mollesse de la fatigue érotique… Vous ne pouvez pas délaisser votre ancienne vie en allant semer des maux vénériens sur le front de bataille… La maladie vénérienne doit être extirpée du front, et pour cela il faut au préalable en débarrasser les femmes. »

    Certaines miliciennes, comme Fidela Fernández de Velasco, déjà mentionnée, se sont rebellées contre la campagne de discrédit menée contre elles, en particulier en ce qui concerne l’abondance supposée de prostituées dans leurs rangs :

    « Oui, il y avait des prostituées, mais elles étaient surtout à l’arrière. C’est là qu’elles exerçaient leur métier. Mais ça n’avait rien à voir avec nous, avec celles qui combattaient. Et nos camarades le savaient très bien. Personne n’aurait osé s’approcher de trop près de nous. Ils ne nous voyaient pas comme des femmes. Et même s’ils l’avaient voulu… Nous étions dans les tranchées aussi sales et pouilleuses qu’eux, nous nous battions et vivions comme eux. Pour eux, nous n’étions pas des femmes, mais simplement un soldat de plus. »

    [​IMG]Des dirigeants comme Dolores Ibárruri elle-même qui, au début de la guerre, avait encouragé les femmes à combattre, fit savoir aux miliciennes, lors d’une visite au front après la bataille de Guadalajara, en mars 1937, que leur place était à l’arrière car elles y étaient plus utiles à l’effort de guerre. Justina Palm, militante de la JSU, en a témoigné. Sur la même ligne, des hommes politiques tels que le socialiste Indalecio Prieto ont estimé que la place des femmes était dans les hôpitaux, les cuisines et les usines parce qu’il y avait déjà assez d’hommes pour le front.
    Sur le travail dans les usines, précisément, Soledad Real raconte son expérience dans une usine d’armement à Barcelone, dans des conditions très difficiles, par ces mots :

    « Elles (les femmes) devaient travailler sans masque, pourtant nécessaire à cause des substances toxiques. Elles avaient également droit à un verre de lait par jour pour se désintoxiquer. Mais au lieu de le boire, elles le gardaient pour les enfants des garderies (…). Je suis allée dans une fabrique d’armes et j’ai vu les femmes avec le blanc des yeux devenu couleur jaune d’œuf et leur peau était également d’un jaune sale. J’étais déconcertée jusqu’à ce que je voie les affiches qui disaient « Du lait pour sauver les enfants », et d’autres, “Camarades, nous n’avons pas de masques, mais nos camarades ont besoin d’armes !” Les femmes avaient été obligées par la coutume et l’éducation à pratiquer l’abnégation. Mais dans ce cas, c’était tellement exagéré que par rapport à l’héroïsme d’affronter l’ennemi, la valeur de cet héroïsme en était diminué. »

    En conclusion, on peut dire que l’incorporation des femmes pour combattre sur les fronts, dans des pourcentages peu significatifs, a marqué un jalon dans l’histoire d’un pays de tradition catholique et de culture patriarcale comme l’Espagne de 1936. Cela ne signifie pas pour autant qu’on plaida pour une révision du rôle des genres, mais qu’on utilisa plutôt l’image de la femme pour interpeller les hommes afin qu’ils remplissent leurs obligations militaires. Par ailleurs, la période pendant laquelle des appels furent lancés en faveur de leur intégration dans les milices et où elles servirent d’icône de la lutte du peuple espagnol contre le fascisme aux yeux de la communauté internationale n’a pas duré longtemps, quelques mois seulement. Après l’été 1936 déjà, sous le gouvernement de Largo Caballero, et surtout en 1937, avec la militarisation définitive des milices, on fit savoir aux femmes que leur place était à l’arrière où elles devaient remplacer les hommes à leurs postes de travail. Il est frappant, enfin, que toutes les organisations de femmes acceptèrent sans rechigner une situation qui représentait une involution claire par rapport aux premières semaines du conflit.

    Francesc Tur

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    Source : LA MILICIANA EN LA GUERRA CIVIL: DE HEROÍNA A PROSTITUTA (1936-1937)
    Traduction : Floréal Melgar.

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  3. allpower
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    le livre à été traduit en Français ? j'aimerai bien le lire.
     
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