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La fondation des Mujeres Libres

Discussion dans 'Bibliothèque anarchiste' créé par lantifa, 15 Novembre 2018.

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    Chapitre 4 de La vie sera mille fois plus belle - Les Mujeres Libres, les anarchistes espagnols et l'émancipation des femmes. [Martha A. ACKELSBERG, 1991]



    LA FONDATION DES MUJERES LIBRES

    C'est pendant les premiers mois de la guerre civile que l'activité révolutionnaire atteignit son apogée dans l'Espagne antifasciste, prospérant sur un terrain préparé par les anarchistes et les socialistes depuis soixante-dix ans. Le mouvement des Mujeres Libres naquit de cette préparation et des troubles sociaux qui agitaient la République. Si la fédération nationale fut créée officiellement en 1937, un journal parut déjà en mai 1936. Deux ans d'organisation active des femmes anarchistes l'avaient précédé, en particulier à Madrid et à Barcelone. Celles qui fondèrent les Mujeres Libres étaient toutes des militantes anarcho-syndicalistes. Il leur semblait que les organisations existantes n'étaient pas en mesure d'aborder les problèmes spécifiques auxquels elles se trouvaient confrontées en tant que femmes, que ce soit au sein du mouvement ou dans la société en général. Ce chapitre porte sur leur expérience, leurs efforts pour organiser les femmes et pour construire une organisation qui lutte directement pour l'émancipation des femmes.


    Le mouvement anarcho-syndicaliste et la subordination des femmes

    « Tous ces compagnons, si radicaux qu'ils soient au café, dans les syndicats et même dans les groupes [de la FAI], laissent tomber leur costume d'amoureux de la libération féminine lorsqu'ils franchissent la porte de leur maison. Là, ils se comportent exactement comme des « maris » quelconques (1). »

    Même les plus militantes des femmes engagées dans les syndicats, les athénées, les groupes de jeunes, racontent que leurs amis masculins ne les traitaient pas toujours avec respect. Les expériences sont variées, mais le message est le même : malgré tous leurs engagements pour l'égalité, les garçons et les hommes ne traitaient pas les filles et les femmes comme des égales. Enriqueta se rappelle avoir dit à ses camarades hommes des Jeunesses libertaires et de l'athénée : « Il est vrai que nous avons lutté ensemble, mais c'est toujours vous qui dirigez, toujours nous qui devons nous soumettre. Dans la rue et à la maison. Nous sommes traitées comme des esclaves. »

    Ces femmes qui participaient activement aux syndicats de la CNT, aux athénées ou aux groupes de la FIJL étaient toujours une minorité. Leurs efforts pour amener d'autres femmes à militer n'obtenaient guère de résultats, que ce soit à cause du sexisme des hommes, du manque d'assurance des femmes ou d'une combinaison des deux. Quelques-unes de leurs histoires peuvent aider à retrouver l'atmosphère de l'époque.

    Les parents d'Azucena Fernández Barba, petite-fille d'Abelardo Saavedra, étaient profondément impliqués dans le mouvement. Avec son frère et ses soeurs, elle participa à la création de l'athénée Sol y Vida à Barcelone. Mais, rapporte-t-elle, « chez eux [les hommes] oublient complètement la lutte des femmes » :

    « C'est la même chose – pour se servir d'une analogie – qu'un homme passionné par les jeux de cartes. Ils sortent jouer aux cartes et ils le font sans se soucier de ce qui se passe à la maison ; il en allait de même avec nous, sauf que ce n'était pas des cartes, mais des idées... Ils luttaient, ils participaient aux grèves, etc. Mais à la maison, pire que rien. Je pense que nous aurions dû faire un exemple de nos propres vies, vivre différemment, en accord avec ce que nous disions vouloir. Mais non, pour eux, la lutte, c'était à l'extérieur. À la maison, nos désirs étaient purs utopie. »

    Pépita Carpena, qui a longtemps milité à la CNT et aux Juventudes de Barcelone, raconte une expérience avec un compagnon des Juventudes, caractéristique de ce que j'ai souvent entendu :

    « Je te raconte une anecdote, parce que, pour moi, ce qui m'a toujours sauvée, c'est que je suis très expansive et que je n'hésite pas à répondre à quiconque, c'est là le problème, non ? Un jour, un compagnon des Juventudes vint me dire : « Toi qui te dis tellement libérée, eh ! bien tu n'es pas si libérée que ça. Si je te demandais de m'embrasser, tu ne voudrais pas. »
    Je l'ai simplement fixé en me demandant : Comment vais-je m'en sortir ? Alors, je lui ai dit : « Écoute, quand je veux coucher avec un type, c'est moi qui le choisis. Je ne couche pas avec n'importe qui. Tu ne m'intéresses pas en tant qu'homme. Je ne ressens rien pour toi... Pourquoi est-ce que tu voudrais que je me "libère", comme tu dis, en couchant avec toi ? Ce ne serait pas une libération. Ce serait faire l'amour pour faire l'amour. Non, lui ai-je dit, l'amour, ça doit être comme manger. Si tu as faim, tu manges, et si tu veux coucher avec un type, alors... De plus, je vais te dire autre chose qui va peut-être te mettre en colère. Ta bouche ne me plaît pas. Et je n'aime pas faire l'amour avec quelqu'un sans l'embrasser. »
    Il est resté muet ! En agissant ainsi, j'avais un double but, aussi lui montrer que ce n'était pas le bon moyen pour éduquer les compagnes... Voilà à quoi ressemblait la lutte des femmes en Espagne – même avec les hommes de notre groupe – et je ne parle pas de ce qu'il en était avec les autres types. »


    Que l'exigence d'égalité entre femmes et hommes n'aille pas jusqu'aux relations intimes, toutes les femmes avec qui j'ai parlé le déploraient. Mais ce qui peinait aussi beaucoup d'entre elles, c'est que beaucoup d'hommes ne semblaient pas prendre les femmes au sérieux, même dans des contextes « publics » et « politiques ». Pura Pérez Benavent Arcos, par exemple, qui avait suivi l'école rationaliste dirigée par Puig Elias dans le quartier de El Clot à Barcelone et y entra aux Juventudes, racontait que quand les filles venaient aux réunions, les garçons se moquaient souvent d'elles avant même qu'elles parlent ! Pura rencontra Soledad Estorach à Barcelone et lui fit part de son expérience. Soledad ne pouvait croire que c'était à ce point et elle s'y rendit elle-même – et ils se moquèrent d'elle pareillement.

    Ces attitudes et ces comportements reflètent en partie la diversité des positions des anarchistes espagnols sur la place des femmes dans la société et dans le mouvement révolutionnaire. Nous l'avons vu, cela allait de l'approbation proudhonienne du statut secondaire des femmes à l'insistance bakouninienne sur l'égalité des femmes et des hommes et le devoir de traiter les femmes en égales dans toutes les institutions sociales. Bien que cette deuxième position ait été adoptée par le mouvement anarchiste espagnol dès 1872, les contributions réelles des femmes à la lutte sociale étaient rarement reconnues et la CNT faisait peu d'efforts, c'est le moins qu'on puisse dire, pour organiser les travailleuses. La situation était pire à la maison. Presque toutes mes informatrices se sont plaintes de la manière dont même les militants les plus fervents s'attendaient à être les maîtres chez eux ; les journaux et les revues du mouvement en parlaient fréquemment.

    La conviction que la femme était avant tout mère et épouse était partagée par quelques femmes anarchistes. Matilde Piller écrivait dans Estudios en 1934 que l'émancipation des femmes était incompatible avec leur rôle de mère : « On ne peut pas être une bonne mère – au sens strict du terme – et en même temps une bonne avocate ou chimiste... On peut peut-être être intellectuelle et femme en même temps, mais pas mère (2) » Ce point de vue était sûrement répandu parmi les hommes. En 1935 par exemple, dans un article se plaignant du manque d'intérêt porté par les femmes à leur émancipation (et défendant le mouvement contre celles qui affirmaient qu'il ne s'intéressait pas assez à la subordination des femmes), Montuenga affirmait que « la femme... représentera toujours le beau côté de la vie, c'est ce qu'elle doit être : la compagne adorable qui nous console et nous soutient dans la lutte pour la vie, et la mère aimante de nos enfants (3) ».

    Néanmoins, la CNT défendait le principe que les femmes étaient les égales des hommes et qu'elles devaient être traitées en conséquence à la maison comme dans le mouvement. Le congrès de Saragosse, en mai 1936, avait clairement exprimé la position égalitariste. Dans la résolution sur le « Concept confédéral du communisme libertaire », l'exposé le plus complet de la vision constructive de la CNT à cette époque, nous lisons : « Comme la première mesure de la révolution libertaire consistera à assurer l'indépendance économique des êtres, sans distinction de sexe, l'interdépendance due à des raisons d'infériorité économique, qui est de règle dans le régime capitaliste, disparaîtra avec lui. Il est donc entendu que les deux sexes seront égaux, tant en droits qu'en devoirs (4). »

    Mais accepter l'idée que les femmes sont exploitées et que la lutte anarchiste doit se préoccuper de la subordination des femmes ne suffit pas à être d'accord sur la nature de l'exploitation et la meilleure manière de l'éliminer. Pour beaucoup de militants, les femmes devaient contribuer à leur émancipation en soutenant les hommes révolutionnaires. Certains, probablement une majorité, niaient que les femmes fussent opprimées d'une manière qui exige une attention particulière. Tout en concédant que l'émancipation des femmes était « un problème crucial de la période actuelle », Federica Montseny estimait que l'oppression des femmes était due à des facteurs culturels (comme le manque d'estime qu'elles se portaient à elles-mêmes) qui ne seraient pas résolus par la lutte syndicale. Avec des arguments proches de ceux d'Emma Goldman, elle insistait sur le caractère interne de la lutte : c'est seulement quand les femmes se respecteront elles-mêmes qu'elles seront en mesure d'exiger que les hommes les respectent. Comme d'autres auteurs anarchistes, femmes et hommes, elle affirmait que l'objectif n'était pas l'égalité avec les hommes dans le système actuel, mais une restructuration de la société qui les libérerait tous. « Féminisme ? Jamais ! Humanisme, toujours ! (5) »

    Le féminisme est évidemment une autre conception de l'égalité des femmes. Bien qu'il n'ait pris racine que très tard en Espagne (la première organisation indépendante, l'Association nationale des femmes espagnoles, fut fondée en 1918 et avait peu d'influence, si tant est qu'elle en eut, sur les femmes de la classe ouvrière), les anarchistes étaient très critiques des analyses féministes de la subordination des femmes et des stratégies d'émancipation. Federica Montseny fut peut-être la plus sévère. Le féminisme, affirmait-elle, plaide pour l'égalité des femmes, mais ne conteste pas les institutions existantes : « Féminisme est un mot qui ne peut s'appliquer qu'aux femmes riches ; les femmes pauvres n'ont jamais été féministes et on ne leur permettrait jamais de l'être ! » Les privilèges cependant sont une injustice et « s'ils sont injustes quand les hommes en tirent des avantages, ils seront tout aussi injustes si ce sont les femmes qui en profitent ».

    En outre, les féministes espagnoles (comme celles d'ailleurs) affirmaient que les femmes étaient plus pacifiques que les hommes et que, si l'occasion s'en présentait, elles gouverneraient de façon plus juste que les hommes. Montseny et d'autres anarchistes critiquaient sans ambages ce point de vue : « Ni la cruauté, ni la douceur ne sont le patrimoine d'un sexe... C'est l'autorité et la domination qui rendent les hommes méprisants et irritables. Les mêmes causes donneront les mêmes résultats » pour les femmes. Par nature, les femmes ne sont pas plus attachées à la paix que les hommes, pas plus que les hommes ne sont par nature plus agressifs que les femmes. Les deux caractères sont des produits du conditionnement social. Le seul moyen d'abolir la domination des hommes sur les femmes est d'en faire une partie de la lutte pour abolir toutes les formes de domination. Le féminisme est une stratégie trop étroite pour l'émancipation des femmes ; la lutte des sexes ne peut pas être isolée de la lutte des classes ni du projet anarchiste dans son ensemble.

    Une petite minorité admettait aussi que les femmes faisaient face à des formes de subordination spécifiques à leur sexe. Ces hommes et ces femmes insistaient sur le fait que la lutte contre cette subordination devait être abordée et menée à l'intérieur de la CNT, de la FAI, des Jeunesses, des athénées et des autres organisations. L'engagement du mouvement en faveur de l'action directe et de l'ordre spontané impliquait que, puisque c'était dans les organisations qu'on faisait l'expérience de ces dilemmes, c'est là que ces luttes devaient être menées jusqu'à leur conclusion logique. Igualdad Ocaña, qui était tout à fait consciente de la façon dont les contributions des femmes étaient dévalorisées, insistait néanmoins : « Si hommes et femmes ne marchent pas d'un commun accord, nous ne pourrons jamais réussir à mettre la société sur de nouvelles voies... la tâche doit être accomplie à l'unisson. Nous devons lutter pour qu'on nous respecte à tous les niveaux, et pouvoir lutter partout au côté des hommes. » Ils s'opposaient à l'existence d'organisations séparées pour les femmes et leur position était censée correspondre à l'unité entre les moyens et les fins que prônent les anarchistes.

    Selon eux, l'anarchisme, incompatible avec des formes hiérarchiques d'organisation, l'est aussi avec n'importe quelle organisation indépendante qui pourrait saper l'unité du mouvement. Puisque le but de l'anarchisme est la création d'une société égalitaire dans laquelle hommes et femmes seront égaux, la lutte pour sa réalisation engage tout ensemble hommes et femmes, en tant que partenaires à égalité. Une organisation consacrée spécifiquement à abolir la subordination des femmes risque de mettre l'accent sur les différences entre les hommes et les femmes plutôt que sur leurs similarités et de rendre plus difficile la réalisation d'un objectif révolutionnaire égalitaire.


    Les femmes s'organisent : premières étapes

    Peu à peu, les femmes se mirent à discuter de leur subordination spécifique au sein du mouvement et à s'organiser pour la surmonter. Dans quelques villes industrielles de Catalogne, des groupes d'ouvrières commencèrent à se former pendant les dernières années de la dictature. À Terrassa, un groupe de femmes membres du syndicat local clandestin des travailleurs du textile (la CNT était illégale pendant la dictature de Primo de Rivera) commencèrent à se réunir en 1928 au Centro cultural y cooperativista de la FAI. Elles voulaient être plus à l'aise quand elles parlaient en public et discuter entre elles des problèmes (travail et salaires, par exemple) qu'elles souhaitaient aborder dans les assemblées syndicales. Teresina Torrelles rapporte que le résultat de ces réunions fut que le syndicat introduisit dans ses revendications, dès 1931, le salaire égal entre femmes et hommes pour un travail égal et huit semaines de congé maternité payé. Bien que ce groupe n'ait eu que peu de ressources pour « préparer » pleinement les femmes, il contribua beaucoup à leur développement idéologique. Quand la guerre et la révolution commencèrent en 1936, les femmes de Terrassa étaient prêtes à agir : elles créèrent une clinique et une école d'infirmières dès les premiers jours des combats.

    À Barcelone, le Groupe culturel féminin de la CNT se forma fin 1934, suite à la révolution avortée d'octobre (6), en vue d'entretenir le sens de la solidarité et de donner aux femmes la possibilité de prendre un rôle plus actif dans le syndicat et dans le mouvement. Lucía Sánchez Saornil, femme de lettres et poétesse, et Mercedes Comaposada, juriste, entreprirent une tâche semblable à Madrid. Lucía avait été active dans le mouvement à Barcelone et eut l'idée de mettre en route une organisation pour éduquer les femmes. Elle en fit part à plusieurs syndicats qui ne semblèrent pas s'y intéresser du tout. C'est pourquoi elle vint à Madrid où elle rencontra Mercedes Comaposada.

    Mercedes avait commencé à s'initier à la politique de gauche dès son plus jeune âge. Son père avait quitté la campagne aragonaise pour Barcelone dès sa prime adolescence pour échapper à l'extrême pauvreté, apprendre un métier et trouver un travail. Il devint cordonnier, mais il était d'abord un « travailleur de la culture ». Il apprit seul le français et l'allemand et devint le correspondant espagnol de l'Humanité. Mercedes se rappelait qu'il se levait à quatre ou cinq heures du matin pour étudier et tourmentait ses enfants en leur demandant comment ils pouvaient dormir si longtemps. Il y avait toujours du monde à la maison : « Ma pauvre mère était une victime... Elle ne pouvait jamais savoir qui viendrait ni quand. »

    Les activités de son père et son exemple lui ont laissé une profonde impression : « Mon père qui était socialiste, m'a légué un très fort sens de l'humanité. J'allais dans une escuela graduada, ce qui, à l'époque, était très particulier. J'avais un professeur merveilleux. Un jour, il me prit à part et me dit : “Un jour, tu apprendras que ton père est en prison. Je veux que tu saches que, si ça arrive, ce n'est pas parce que c'est un voleur, mais parce qu'il a profondément le souci des travailleurs !” »

    À douze ans, Mercedes apprit à taper à la machine et elle alla travailler pour une compagnie cinématographique où elle apprit le montage. « Ils étaient tous à la CNT, aussi j'y ai également adhéré. Ma première carte syndicale était dans le cinéma ! » En 1916-1917, elle allait à l'école à Madrid. Il semble que ce soit alors qu'elle a commencé à prendre conscience de la détresse des femmes, comme de celle des travailleurs. « Je vivais à Madrid où la condition des femmes était très mauvaise, bien pire qu'en Catalogne. Et j'étais très impressionné par la CNT. Elle était si franche, si intelligente. Et ils travaillaient auprès d'un prolétariat qui était – excusez l'expression, je ne l'utilise pas dans un sens péjoratif – bien moins préparé que celui auquel s'adressait l'UGT. Aussi est-ce à la CNT que j'ai adhéré. »

    En 1933, alors qu'elle étudiait le droit à Madrid, Orobón Fernández proposa à Mercedes d'enseigner aux ouvriers. À cette réunion, à laquelle assistait également Lucía Sánchez Saornil, Mercedes fut confrontée au regard négatif porté sur les femmes, même par les militants de la CNT. Comme Lucía, elle fut à la fois frustrée et scandalisée (7).

    « Nous quittâmes la salle. Nous avions tout de suite compris. Pendant des mois nous nous sommes rencontrées au Parque del Retiro, sur un banc, pour discuter, marcher un peu. Puis, en 1935, nous avons commencé à passer des annonces. Lucía travaillait pour le syndicat des chemins de fer et elle avait accès à tous les groupes de femmes anarcho-syndicalistes (ceux qui étaient à l'intérieur des syndicats comme ceux qui étaient à l'extérieur). Nous avons écrit aux groupes de cette liste et à quelques autres que nous connaissions. Nous leur demandions quels problèmes étaient importants pour elles et comment elles aimeraient qu'on en parle, etc. Et, bien sûr, les réponses nous donnèrent une grande joie. Elles étaient enthousiastes ; elles venaient de partout, des Asturies, du Pays Basque de l'Andalousie, et elles étaient de plus en plus nombreuses. »

    Ces deux femmes, avec Amparo Poch y Gascón, allaient être à l'origine des Mujeres Libres et les rédactrices du journal. Bien qu'elles aient eu un style personnel et des origines différentes, elles étaient profondément engagées à la fois dans le mouvement et dans l'éducation des femmes. Elles étaient toutes des femmes cultivées – ce qui les distinguait de l'écrasante majorité de leurs sœurs espagnoles – et elles cherchaient les moyens de partager les fruits de cette éducation avec les autres femmes. À quatre-vingt-huit ans, Mercedes transpirait encore le désir de communiquer aux femmes la valeur de la culture et les potentialités qu'elles avaient.

    Quant à Lucía Sánchez Saornil (qui disparut mystérieusement après la guerre), presque tout le monde a gardé d'elle le souvenir d'une agitatrice. Une femme petite, mais avec une présence vigoureuse lorsqu'elle prenait la parole ; physiquement et par son caractère, elle rappelait Louise Michel, l'héroïne de la Commune de Paris. Bien que très timide, Lucía possédait un rare talent d'oratrice et d'organisatrice. C'est toujours elle qui résumait les discussions lors des réunions et, sans qu'elle soit autoritaire, une réelle autorité émanait d'elle.

    Le troisième membre du trio était la doctoresse Amparo Poch y Gascón. Mercedes racontait que, tandis que Lucía et elle partageaient toujours le même point de vue politique, Amparo était un peu différente. Elle avait été une treintista, la tendance la plus réformiste de la CNT qui s'était séparée du courant dominant de l'organisation en 1932. Les deux groupes ne s'étaient réunis que peu avant le début de la guerre. Mais elle aussi était une femme d'une immense énergie et d'une extraordinaire capacité de travail. Soledad Estorach regrettait de n'être jamais parvenue à bien connaître Amparo et de n'avoir qu'un vague souvenir de son visage parce que, lors des rares occasions où elle la voyait, Amparo avait la tête plongée dans le travail ! Un médecin, donc, qui se consacrait à bousculer les barrières de la honte et de l'ignorance touchant la sexualité, barrières qui opprimaient les femmes depuis longtemps. Elle avait écrit de nombreux articles sur l'éducation et des brochures plaidant pour une plus grande liberté sexuelle pour les femmes et contestant la monogamie et la double norme sexuelle. Elle vivait, semble-t-il, débarrassée de ces croyances. L'une de ses collaboratrices se rappelait en souriant que, outre ses capacités au travail, Amparo avait une immense capacité à l'amour. Elle avait eu de nombreux amants (peut-être même plus d'un à la fois) et elle taquinait souvent les autres sur leur sexualité monogame : « Ne vous ennuyez-vous pas à toujours partager le pain avec la même personne ? »

    Lucía et Mercedes furent à l'origine des Mujeres Libres à Madrid. Amparo les rejoignit au comité de rédaction de la revue et fut plus tard directrice de leur institut d'éducation et de formation à Barcelone, la Casal de la Dona Treballadora. Toutes trois furent poussées à l'action par leurs expériences antérieures de la domination masculine dans les organisations anarcho-syndicalistes. Mais l'organisation fut aussi construite par des femmes de tout le pays, dont beaucoup ne connaissaient pas l'existence des autres.

    À Barcelone, par exemple, Soledad Estorach qui était membre active de son athénée et de la CNT avait aussi trouvé que les organisations existantes du mouvement ne suffisaient pas à attirer les travailleuses au même titre que les hommes.

    « En Catalogne, en tout cas, le point de vue dominant était qu'hommes et femmes devaient participer pareillement. Mais les hommes ne savaient pas comment faire pour que les femmes se mettent à militer. Ils les voyaient dans un rôle secondaire. Pour la plupart des hommes, je pense, l'idéal aurait été d'avoir une compagne qui ne s'oppose pas à leurs idées, mais dont la vie privée aurait été plus ou moins celle des autres femmes. Ils voulaient militer vingt-quatre heures sur vingt-quatre – et dans ce contexte, il est évidemment impossible d'avoir une véritable égalité... Les hommes étaient si engagés que les femmes étaient laissées en arrière, presque par nécessité. En particulier lorsque l'homme était emprisonné. Elle devait alors s'occuper des enfants, travailler pour faire vivre la famille, aller le voir en prison, etc. Là, les femmes étaient très utiles ! Mais pour nous, ça ne suffisait pas. Ce n'était pas du militantisme ! »

    Le premier groupe de femmes anarchistes se forma à Barcelone fin 1934, fort des expériences qu'avaient eues Soledad et d'autres femmes militantes avec le militantisme dans les groupes mixtes. Elle raconte :

    « Ce qui se passait, c'est que les femmes venaient une fois, peut-être même adhéraient. Mais on ne les voyait plus jamais. Aussi nombre de compagnes arrivèrent à la conclusion que ce serait une bonne idée de former un groupe séparé pour ces femmes. [...] À Barcelone le mouvement était très important et très fort. Et beaucoup de femmes travaillaient dans un secteur ou un autre, comme le textile ou la confection. Mais même dans ce syndicat-là, peu de femmes prenaient la parole. Nous étions préoccupées de toutes ces femmes que nous perdions. Fin 1934, un petit groupe d'entre nous commença à en parler. En 1935, nous avons lancé un appel à toutes les femmes du mouvement libertaire. Nous ne pûmes convaincre les plus anciennes militantes qui avaient une place d'honneur parmi les hommes – les militantes de longue date comme Federica ou Libertad Ródenas – de nous rejoindre, aussi nous nous sommes concentrées sur les compagnes plus jeunes. Nous avons donné à notre groupe le nom de Grupo Cultural Feminino CNT. »

    Les réponses à l'appel de Catalogne furent semblables à celles que Mercedes et Lucía avaient reçues à Madrid – l'enthousiasme pour quelques-unes et l'ambivalence pour d'autres, qu'il s'agisse de femmes ou d'hommes. Beaucoup, dans les organisations, craignaient le développement d'un groupe « séparatiste ». D'autres justifiaient leurs objections par la crainte que les femmes soient en danger de tomber dans le « féminisme », qui voulait dire pour eux mettre l'accent sur l'accès à l'éducation et à des métiers. Ce genre de problématique avait longtemps été la préoccupation des féministes de la classe moyenne, en Espagne comme ailleurs, mais pour les anarchistes cela n'avait rien à voir avec les préoccupations de la classe ouvrière, femmes ou hommes, et renforçait en fait les structures qu'ils prétendaient renverser.

    L'accusation de « féminisme » trompa la plupart des femmes anarchistes. Comme Soledad l'expliquait,

    « La plupart d'entre nous n'avaient jamais entendu parler de « féminisme » jusque-là. Je ne savais pas qu'il existait ailleurs dans le monde des groupes de femmes qui s'organisaient en vue de défendre les droits des femmes. Seules une ou deux femmes de notre groupe avaient entendu parler de féminisme – celles qui étaient allées en France. Mais je ne savais pas qu'une chose pareille existait même dans le monde ! Nous ne l'importions pas d'ailleurs. Nous n'avions même pas réalisé que cela existait. »

    Sachant que leur programme n'était pas « féministe », au sens péjoratif, elles ignorèrent les critiques et menèrent leur affaire du mieux qu'elles purent. Au début de 1936, elles tinrent une réunion au Teatro Olimpia, dans le centre de Barcelone, pour faire connaître leurs activités et pour attirer de nouvelles femmes. La presse anarchiste fit pratiquement silence, mais la salle était bondée. Cela lança la base d'une organisation régionale, composée de différentes associations de quartier de Barcelone et d'organisations des villes et villages avoisinants.

    C'est seulement fin 1936 que les groupes de Barcelone et de Madrid découvrirent leur existence réciproque. Selon Mercedes Comaposada, Lola Iturbe fut la première à lui signaler qu'il y avait un groupe à Barcelone. Mais le premier qui les fit se rencontrer fut un jeune homme nommé Martinez, le compagnon de Conchita Liaño (future secrétaire du comité régional catalan des Mujeres Libres). Martinez dit à Mercedes qu'elle devrait aller à Barcelone pour y rencontrer « ces femmes ». En septembre ou octobre, elle assista à une réunion régionale du Grupo Cultural Femenino pour présenter le travail des Mujeres Libres. Au début, les groupes avaient des centres d'intérêt quelque peu différents. Le groupe de Barcelone voulait renforcer le militantisme de femmes déjà affiliées à la CNT. Les Mujeres Libres de Madrid, quant à elles, voulaient « développer chez les femmes le goût de la vie dans sa plénitude... Des femmes qui aient une conscience sociale, bien sûr, mais aussi des femmes qui puissent apprécier l'art, la beauté ». Néanmoins les femmes de Catalogne reconnurent vite leurs affinités avec les Mujeres Libres et votèrent lors de l'assemblée leur affiliation et le changement du nom de leur groupe en « Agrupación Mujeres Libres ». Ainsi commença ce qui devait devenir une fédération nationale.

    Durant ces premiers mois, les groupes s'engagèrent dans un programme de conscientisation et d'action directe. Des réseaux de femmes anarchistes se créèrent pour répondre aux besoins d'entraide dans les syndicats et le mouvement en général. Elles se rendaient aux réunions pour pointer les exemples de comportements chauvinistes de la part de leurs compagnons masculins et réfléchir à la façon d'y riposter.

    Outre ces formes d'entraide, l'activité la plus concrète du groupe de Barcelone pendant cette période fut l'établissement de guarderías volantes. Dans leurs efforts pour impliquer plus de femmes dans les activités syndicales, elles avaient rencontré à plusieurs reprises l'objection que leurs responsabilités familiales les empêchaient de rester tard au travail ou de sortir la nuit pour participer aux réunions. Elles décidèrent de répondre à ce problème en offrant un service de garderie aux femmes intéressées à être déléguées syndicales. Des membres du groupe allaient s'occuper des enfants à domicile tandis que les mères allaient aux réunions.

    Comme Soledad le dit avec un clin d’œil, le projet n'était pas simplement censé fournir un service : « Quand nous y allions, nous faisions un peu de propagande. Nous leur parlions du communisme libertaire et d'autres choses. Les pauvres, elles étaient allées à la réunion et revenaient juste pour entendre une leçon ! Quelquefois leur mari était rentré lui aussi et il se joignait à la discussion. »

    Lorsque la révolution éclata en juillet 1936, le Grupo Cultural Femenino de Barcelone et les Mujeres Libres de Madrid existaient depuis un certain temps. Un réseau de femmes militantes s'était constitué et leur travail de conscientisation avait commencé. Elles étaient bien préparées à participer aux évènements révolutionnaires de juillet et à se réoutiller pour se former, elles et les autres femmes, au travail de construction de la nouvelle société.


    L'organisation prend son envol

    Il y avait des groupes à Madrid et à Barcelone, et les femmes qui y participaient poussaient au développement dans la presse anarchiste. Tierra y Libertad, Solidaridad Obrera et Estudios en particulier publièrent de nombreux articles consacrés à la « question de la femme ». Mercedes Comaposada, Amparo Poch y Gascon et Lucía Sánchez Saornil y collaboraient fréquemment.

    Les débats atteignirent leur plus grande intensité en 1935, lorsque Mariano Vázquez publia deux articles dans Solidaridad Obrera sur le rôle des femmes dans le mouvement anarcho-syndicaliste. Lucía Sánchez Saornil y répondit par une série de cinq articles intitulés « La question féminine dans nos milieux » dans lesquels elle développait les raisons de ce qui allait devenir les Mujeres Libres, la revue comme l'organisation. Cet échange mérite d'être discuté ici en détail parce qu'il pose les termes du débat au sein du mouvement et de la presse anarchiste au moment de la fondation des Mujeres Libres (8).

    Le premier article de Vázquez semblait plutôt ouvert aux problèmes rencontrés par les femmes au sein du mouvement anarchiste. Il affirmait que les femmes étaient des acteurs historiques, bien qu'elles aient été souvent oubliées et leurs contributions ignorées. Dans l'Espagne contemporaine, les femmes étaient en effet esclaves d'esclaves ; les hommes semblaient penser qu'ils dominaient les femmes de plein droit. Mais pourquoi les femmes le permettaient-elles ? À cause de leur dépendance économique. Pour surmonter cela, disait-il, il fallait que les femmes se joignent aux hommes pour transformer la société. En luttant pour créer une nouvelle société qui garantisse l'indépendance économique de chacun, les femmes se libéreraient du même coup de la tyrannie masculine.

    Lucía répondit d'abord que la plupart des anarcho-syndicalistes semblaient peu motivés à encourager la participation à part entière des femmes. De nombreuses possibilités d'organisation des femmes existaient : dans les usines, les écoles, les athénées et à la maison. Que si peu de femmes aient été recrutées montrait bien le peu d'intérêt que leur portaient les hommes. En réalité, la propagande au sujet des femmes devait se faire auprès des hommes et non auprès des femmes : « Avant de réformer la société, vous feriez mieux de réformer vos foyers. » De plus, ceux des anarcho-syndicalistes qui avaient tenté d'organiser les femmes l'avaient fait du point de vue du mouvement plutôt que de celui des femmes. Si on voulait recruter des femmes, il fallait les aborder selon leurs critères et non selon ceux des hommes et les considérer comme des camarades égales et compétentes.

    Les articles suivants développaient la notion de la femme comme personne et de sa subordination économique. Lucía contestait l'idée selon laquelle le rôle spécifique de la femme était d'être mère et épouse. Les femmes touchaient des salaires moins élevés que ceux des hommes (et faisaient baisser ainsi les salaires de tous les travailleurs) parce que les hommes – y compris dans la CNT – les traitaient comme des inférieures. L'auteure s'en prenait à ce qui serait aujourd'hui la « sociobiologie ». Les femmes, soutenait-elle, ont été réduites à naître, engendrer, mourir. « Le concept de mère absorbe celui de femme, la fonction annule l'individu. » Les anarchistes devraient reconnaître que mère est à femme comme travailleur à homme. « Pour un anarchiste, l'homme précède toujours le travailleur et la femme précède la mère. Parce que pour un anarchiste, avant et au-dessus de tout, il y a la personne. »

    Le dernier article de la série abordait la question sexuelle, critiquant les Dons Juans anarchistes qui semblaient interpréter la liberté sexuelle comme une autorisation de dominer les femmes. Les conceptions anarchistes de la sexualité et de l'amour libre devaient être transmises aux jeunes, mais cette tâche devait être l’œuvre de gens qui auraient pleinement compris leur signification et ne verraient pas là une simple possibilité d'augmenter leurs conquêtes sexuelles.

    Vázquez répondit aux trois premiers articles de Lucía. Il lui accordait que trop d'hommes étaient des tyrans domestiques, mais les femmes devaient également être critiquées pour ne pas réclamer leurs droits. Bien qu'il soit peut-être vrai que les hommes ne traitent pas les femmes en égales, « il n'y a rien que d'humain », soutenait-il, que de tenir à ses privilèges. On ne pouvait attendre des hommes qu'ils renoncent volontairement à leurs privilèges, pas plus qu'on ne pouvait attendre de la bourgeoisie qu'elle renonce volontairement à sa domination sur le prolétariat. Les anarchistes ont toujours soutenu que « l'émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ; on doit aujourd'hui lancer le slogan : l'émancipation des femmes doit être l’œuvre des femmes elles-mêmes ! » Dans ce but, il proposait que Solidaridad Obrera prenne exemple sur la presse bourgeoise et réserve chaque semaine une page aux femmes.

    La réplique de Lucía fut tranchante : elle s'attaquait à ces anarchistes qui semblaient manquer de patience envers les femmes. Il ne suffit pas de dire que « la révolution est toute proche, nous n'avons pas le temps d'organiser les femmes ». Il est peut-être vrai qu'on attend la révolution, « mais il vaut encore mieux aller à sa recherche, la faire naître minute après minute dans les esprits et dans les cœurs ». « Préparer » les femmes à la révolution sociale, c'est en partie réaliser cette révolution. Le recrutement des femmes doit être une préoccupation principale et non secondaire de ceux qui espèrent faire émerger la révolution sociale. Mais elle gardait sa botte pour l'analogie que faisait Vázquez avec le bourgeois et le prolétaire. D'abord, soutenait-elle, il ne suffit pas de dire qu'il n'y a « rien là que d'humain » à propos d'hommes qui veulent garder leurs privilèges – en particulier si on demande aux femmes de les soutenir ! En second lieu, évidemment, il ne s'agit pas de n'importe quels hommes, mais d'anarchistes, dévoués à l'égalité et à l'absence de hiérarchie. « Il est peut-être très humain [de vouloir conserver ses privilèges], mais on peut difficilement dire que c'est anarchiste ! » En outre, l'analogie est vicieuse. Les intérêts de la bourgeoisie et du prolétariat sont fondamentalement contradictoires, alors que ceux des hommes et des femmes ne le sont pas. « Puisqu'ils sont différents, leurs qualités se complètent et forment un tout harmonieux. Il n'y aura pas d'harmonie dans la vie future si tous ces éléments n'entrent pas en proportion égale dans sa formation. »

    En bref, ce qui était en jeu n'était pas simplement l'émancipation des femmes, mais la création d'une société future, pour les hommes et les femmes. Les hommes comme les femmes devaient participer à égalité à cette tâche. Les femmes avaient commencé à réclamer leurs droits et la reconnaissance de leur personnalité ; il était temps que les hommes reconnaissent l'importance de cette lutte et rencontrent les femmes sur un pied d'égalité.

    Enfin, rejetant la suggestion de Vázquez, elle mettait pour la première fois par écrit ce qui deviendra sa revue Mujeres Libres : « Je ne reprends pas ta suggestion de consacrer une page de Solidaridad Obrera aux femmes, quelque intéressante qu'elle soit, parce que j'ai de plus grandes ambitions. J'ai le projet de créer un journal indépendant, consacré exclusivement aux fins que je poursuis. »

    Sa vision, qui forma la base des activités des Mujeres Libres dans les années qui suivirent, fit vibrer une corde chez ses lecteurs et lectrices. La série d'articles et les lettres qu'elle et Mercedes adressèrent aux militants de tout le pays amenèrent beaucoup de soutien. En avril 1936, elles envoyèrent l'annonce de la prochaine parution de Mujeres Libres à la presse anarchiste, aux syndicats, aux athénées et aux Juventudes et elles commencèrent à former des sympathisantes qui puissent servir de reporters et diffuser la revue. Les réponses qu'elles reçurent, tant d'hommes que de femmes, montraient un grand enthousiasme pour le projet. Beaucoup attendaient ce moment depuis que Lucía avait annoncé son projet dans les pages de Solidaridad Obrera. Le premier numéro de Mujeres Libres, daté du 20 mai 1936, se vendit presque immédiatement. Un second numéro parut le 15 juin. En tout, quatorze numéros furent publiés ; mais le dernier était sous presse quand le front atteignit Barcelone et aucun exemplaire n'en est conservé (9).

    Comme les rédactrices le signalaient aux collaborateurs et abonnés potentiels, le journal allait être mensuel et s'adressait aux femmes de la classe ouvrière – dont l'éducation avait longtemps été négligée par le mouvement – dans le but « d'éveiller la conscience féminine aux idées libertaires ». Elles considéraient cette mission à la fois comme politique et culturelle. Il était important (c'était souligné dans chaque communication) que le journal ne soit pas vu comme anarchiste « à cause de la peur que ce mot pourrait soulever chez la plupart des femmes de ce pays... Mais il se charge de les initier aux problèmes sociaux et, en même temps, d'élever leur niveau culturel ». Néanmoins, Lucía rappelait constamment à ses correspondants que, bien que le mot anarchiste ne soit pas utilisé, n'importe qui s'y connaissant un peu verrait bien « l'orientation libertaire de tout son contenu ».

    Plusieurs passages de cette correspondance méritent d'être cités, particulièrement en ce qu'ils soulèvent des problèmes discutés dans le journal et l'organisation toutes les années suivantes. D'abord, les rédactrices semblent avoir compté sur les réseaux du mouvement existant pour annoncer les numéros à venir. Presque tous les correspondants disent qu'ils ont connu le journal par la presse anarchiste ou par des tracts distribués dans les syndicats, les athénées ou les réunions des Juventudes. Beaucoup de ces lettres viennent d'hommes, spécialement des Juventudes, qui commandaient des lots pour leurs membres.

    Si elles avaient besoin du mouvement, les rédactrices affirmaient qu'elles étaient indépendantes des organisations, financièrement et de toute autre manière, et que le projet était de leur initiative. Ainsi, Lucía remercie María Luísa Cobos d'avoir proposé son aide pour la vente et la distribution « parce que le journal ne reçoit de subside ni d'aide économique de personne et nous voulons le publier avec nos seuls moyens ». Souvent, les demandes prenaient un ton de grande urgence. Lucía commence une lettre aux compagnons des Juventudes de Soria en s'excusant du retard mis à répondre à leur offre de soutien et ajoutait : « Vous pouvez imaginer le travail que cela représente d'organiser cela par nous-mêmes, sans l'aide de personne. »

    Rien de surprenant à ce que la plupart des demandes d'aide matérielle aient été adressées aux hommes et aux organisations. À cette époque en Espagne, c'était là qu'on pouvait espérer trouver des gens qui aient des moyens financiers (même minimes) et des hommes comme des femmes qui se portent volontaires pour la diffusion. Par exemple, Lucía demanda à Diego Abad de Santillán, membre du bureau régional de la CNT et du comité de rédaction de Tiempos Nuevos, d'utiliser ses liens avec cette revue pour assurer la distribution de Mujeres Libres à Barcelone.

    Elles manifestèrent leur gratitude aux hommes et femmes, aux syndicats et aux Juventudes de tout le pays pour l'aide apportée. Quelques lettres cependant témoignent aussi de la frustration des rédactrices devant le manque d'intérêt des principaux journaux anarchistes, en particulier Solidaridad Obrera. Ce comportement (l'aide apportée par des groupes locaux, mais non par les organisations principales) empoisonna Mujeres Libres pendant toute son existence. Le 28 mai 1936, Lucía écrivit une lettre tranchante au directeur de Solidaridad Obrera se plaignant de ce qu'il ait ignoré le numéro inaugural de Mujeres Libres, alors que ses rédactrices avaient envoyé une annonce payante annonçant sa parution ; deux exemplaires du premier numéro avaient été envoyés aussi, dans l'espoir d'un compte rendu, ou au moins d'une annonce dans le journal, principal organe anarcho-syndicaliste. Cependant aucune mention n'en avait été faite.

    « Nous ne sommes pas des inconnues ; nous sommes des compagnes qui avons mis toutes nos capacités au service de l'organisation et de l'idée, et nous ne pensons pas que votre comportement est le plus solidaire qui soit. Au nom de la cordialité qu'on peut attendre de camarades, puisque nous travaillons pour une cause commune et non dans l'intérêt particulier de quiconque, le moins que vous nous deviez était de nous dire, si vous le pensez, que notre travail n'est pas intéressant – pas cet absurde silence. »

    Sous d'autres aspects, cependant, ces premiers mois furent un temps de grande exaltation et de satisfaction. Mujeres Libres reçut des lettres de tout le pays, écrites par des femmes enthousiastes, qui bien souvent savaient à peine lire et écrire. Beaucoup de ces lettres témoignaient d'un manque de familiarité avec la langue écrite. Elles faisaient des fautes d'orthographe et ne savaient pas construire correctement une phrase. Ce simple exemple paraît démontrer que Mujeres Libres touchait celles à qui elles s'adressaient – clairement, ce n'était pas les femmes ayant reçu la meilleure éducation.

    Il ressort aussi de cette correspondance que Mujeres Libres voulait éveiller les femmes – et les hommes – aux réalités de ce que les femmes faisaient et pouvaient faire, dans le cadre de la signification anarchiste de la nature du changement social. Lucía demanda par exemple à Josefa de Tena, qui donnait des nouvelles de Merida, d'envoyer des informations sur la grève locale des femmes : le contexte, les revendications et l'importance de la grève, et d'essayer d'avoir des illustrations (« Une photo de l'intérieur d'un atelier impliqué dans le conflit, une autre d'un groupe de compagnes, si possible aussi d'une réunion. »). De même, dans une lettre à María Luísa Cobos, lui donnant un aperçu de ce qu'elle attendait d'elle en tant que reporter de Mujeres Libres à Jérez de la frontera en Andalousie, Lucía notait :

    « Nous souhaitons vivement promouvoir une compréhension réciproque entre les femmes des villes et de la campagne, en leur faisant voir les conditions de vie des unes et autres. À cette fin, tu pourrais nous envoyer un reportage sur les points suivants : l'activité agricole la plus importante dans la région, le travail qu'elle exige, l'époque de l'année où ces tâches sont réalisées et, en particulier, le rôle des femmes dans chacune de ces tâches. »

    Elle demandait là aussi des illustrations pour accompagner l'article.

    Nombre de ces lettres venaient d'hommes, parmi lesquels des sommités anarchistes, comme Eduardo de Guzmán et Mariano Gallardo, collaborateurs réguliers d'Estudios et soutiens déclarés de l'émancipation des femmes – qui se portaient volontaires, pas simplement pour distribuer les numéros, mais aussi pour envoyer des articles. À chacun, les rédactrices répondirent qu'elles appréciaient leur soutien mais que la revue était produite et rédigée entièrement par des femmes. Lucía écrivit à Eduardo de Gúzman :

    Nous avons reçu ton travail, que nous te retournons, parce que nous avons adopté la règle selon laquelle la revue sera produite exclusivement par les femmes. Nous croyons que l'orientation des femmes doit être laissée aux femmes... quoique vous fassiez beaucoup, quelle que soit votre bonne volonté – et nous reconnaissons que tu fais partie de ceux qui ont montré le plus de bonne volonté – vous ne pouvez réussir à trouver le ton exact.

    Le sommaire du premier numéro, en mai 1936, reflète ces questions et ces préoccupations. L'éditorial présentant la nouvelle revue expose ses buts : « Encourager les femmes à l'action sociale, leur donner une nouvelle vision des choses qui évite que les erreurs masculines contaminent leurs cœurs et leurs esprits. Par erreurs masculines nous entendons toutes ces notions habituelles dans la vie et les relations ; erreurs masculines, parce que nous rejetons toute responsabilité pour des évènements passés dans lesquels la femme n'a pas été une actrice, mais un témoin silencieux. » Plutôt que de condamner les erreurs passées, les rédactrices insistent cependant : ce qui les intéresse, c'est le futur. Leur propos n'est pas non plus une déclaration de guerre entre les sexes. « Non, non : communauté d'intérêts, mise en commun des inquiétudes, désir de convivialité dans la recherche d'un destin collectif. »

    Ce n'est pas du « féminisme », qui serait simplement le contraire du « masculinisme » auquel elles s'opposent. Leur but est plutôt un « humanisme intégral » qui devra être atteint par un équilibre approprié des éléments masculins et féminins dans la société. Il n'est pas surprenant que la tentative d'articuler simplement les éléments masculins et féminins ait été empreinte à peu de choses près des confusions et des stéréotypes dont beaucoup d'analyses féministes américaines ont aussi été victimes. Elles en viennent à soutenir, par exemple, « que l'excès d'audace, de rudesse, de rigidité, vertus masculines, a donné à la vie cette qualité brutale qui fait que quelques-uns se nourrissent de la faim et de la misère des autres... L'absence des femmes dans l'histoire a entraîné le manque de compréhension, de considération, d'affection qui sont leurs vertus, et le contrepoids qui pourrait donner au monde la stabilité qui lui manque ». L'idée selon laquelle le comportement des femmes est différent de celui des hommes et que les deux sont nécessaires à un équilibre correct du monde a été reprise aujourd'hui par Carol Gilligan, entre autres ; elle constitue une part importante de l'argumentation de quelques groupes féministes pacifistes, comme des théoriciennes de l'école de « pensée maternaliste » (10).

    La fin de l'éditorial confirme le projet des rédactrices : le contenu du journal sera clairement libertaire. Mujeres Libres veut faire entendre la voix de la femme et « éviter que la femme, hier victime de la tyrannie de la religion, ne tombe victime, en ouvrant les yeux, d'une autre tyrannie, non moins raffinée et même encore plus brutale, celle de la politique ». L'analyse reprend la notion anarchiste du changement social, affirmant que la politique – et tout pouvoir – corrompt, et présentant comme alternative la stratégie de l'action directe : « Mujeres Libres suit la voie de l'action libre et directe des multitudes et des individus. Il nous faut construire la vie nouvelle par des moyens nouveaux. »

    Les articles exposent spécifiquement les intentions des rédactrices. Ce premier numéro offre un mélange de commentaires culturels et politiques ainsi que des chroniques sur l'éducation, la santé et la mode. Tous s'adressent à un lectorat de femmes de la classe ouvrière conscientes de leur position de classe et des handicaps sociaux et économiques qui s'y attachent. Et chacun suppose que les lecteurs voudraient savoir comment se comporter dans ce cadre, mais aussi comment le changer. En bref, la revue ne nie pas les différences de classe et n'incite pas à s'y résigner. Quel que soit le sujet traité, les articles montrent des voies possibles de changement, tant au niveau individuel qu'au niveau collectif. On trouve aussi des commentaires politiques : une lettre d'Emma Goldman décrivant l'ouverture des travailleurs gallois aux idées anarchistes ; une critique de l'échec, tant de la Société des Nations que des organisations syndicales internationales, à agir concrètement contre l'invasion de l'Abyssinie par l'Italie, et une analyse du droit, hostile à la nature fluide de la vie et particulièrement opprimant pour les femmes (une analyse purement anarchiste dans son ton et son contenu, bien que le mot ne soit jamais mentionné).

    Nombre d'articles portent sur des thèmes culturels : une discussion des théories de Pestalozzi sur l'éducation et de leur intérêt pour l'éducation des enfants de la classe ouvrière ; une critique des Temps Modernes de Charlie Chaplin par Mercedes Comaposada, qui met en valeur sa thématique anticapitaliste ; un essai prônant le sport et l'exercice pour la santé et la vitalité ; un article de Lucía Sánchez Saornil sur la vie des travailleurs agricoles de Castille, visant essentiellement à familiariser les lecteurs citadins à la vie dans les régions rurales.

    Il y a enfin des articles sur des sujets qu'on s'attendrait à trouver dans des magazines féminins, mais toujours dans une perspective de critique politique. « Vivienda » de Luisa Pérez parle de la nécessité de l'hygiène domestique – une salle de bains intérieure et le gaz, alors considérés comme luxe inutile pour les appartements ouvriers, un lieu approprié pour jeter les ordures, le rôle des crachoirs dans la propagation des maladies. Amparo Poch décrit les soins aux nouveaux nés, mêlant des instructions concernant le temps de sommeil nécessaire, la manière de les laver et de les soigner, à des discussions sur l'importance de l'amour et de l'attention pour une croissance et un développement corrects (11). Et même un article sur la mode : « L'esthétique de l'habillement ». Il note que les femmes des classes moyenne et supérieure paraissent plus libres dans le choix d'habits pratiques, tandis que les femmes de la classe ouvrière, qui ont le moins de moyens, demeurent fidèles aux traditions qui exigent des dépenses importantes et ne sont ni pratiques ni attrayantes.

    Le plus remarquable est la tentative de s'adresser aux lectrices « là où elles se trouvent » et de tirer profit de toutes les occasions possibles pour favoriser une prise de conscience politique et culturelle. Il fallait qu'une femme non affiliée au mouvement anarcho-syndicaliste et ayant peu de conscience de classe puisse prendre ce journal et commencer à le lire comme un autre journal féminin. Et pourtant, il était à coup sûr très différent de la plupart de ceux-ci : il insistait sur l'importance de la personnalité féminine, sur ses expériences et ses potentialités en tant qu'acteur historique, tout en parlant en même temps de ses préoccupations immédiates comme épouse et mère. Les rédactrices réussirent à trouver un ton respectueux des lectrices mais aussi instructif. Il n'y avait rien là de ces « reproches aux victimes » si courants dans les articles des journaux traditionnels anarchistes qui se lamentaient sur le manque de participation des femmes au mouvement ; rien non plus de la condescendance si caractéristique de la presse féminine de la classe moyenne (même de féministe) quand elle traitait de sujets en lien avec les femmes de la classe ouvrière.

    Mujeres Libres fut bien reçu au sein du mouvement. Au cours des mois qui suivirent, Acracia, le journal de la CNT de Lérida, et le Boletín de Información CNT-FAI reproduisirent des éditoriaux de Mujeres Libres ; ils citaient ses articles et encourageaient leurs lecteurs à lire et à soutenir la nouvelle revue. En mai et juin, la rédaction reçut de nombreuses lettres de soutien et d'encouragement de la part d'anarchistes, hommes et femmes, la félicitant de soulever des problèmes importants et louant la qualité des articles. Beaucoup de ces lettres contenaient des versements pour des abonnements ou le soutien. Ainsi, bien que la parution du journal n'ait pas été accueillie par les autres organisations avec l'enthousiasme et le soutien financier qu'avait espérés la rédaction, elle ne tomba pas non plus dans des oreilles de sourds. Mujeres Libres trouva un public enthousiaste.

    L'évolution du journal comme de l'organisation changea brutalement après juillet 1936. La guerre civile et l'agitation croissante qui l'avait précédée entre février et juillet offrirent de nombreuses opportunités aux femmes, mais en même temps elles mirent en évidence les limites de ce qu'il leur était possible de réaliser. Le développement des Mujeres Libres ne pouvait manquer d'être affecté par ces évènements.

    D'abord, les femmes les plus actives des Mujeres Libres de Madrid et du Groupe culturel féminin de Barcelone rejoignirent dans la rue leurs camarades masculins pour riposter à la rébellion. Elles approvisionnaient les miliciens en nourriture, ouvraient des restaurants populaires, organisaient la vie quotidienne de l'arrière-garde. Puis, très vite, les groupes féminins commencèrent à modifier et à réorganiser leurs activités. Soledad Estorach, Pepita Carpena et d'autres voyagèrent à travers la Catalogne et l'Aragon pour aider à créer des collectivités rurales. Avec les représentants de la CNT et de la FAI, beaucoup se rendirent dans les régions proches du front avec des hauts parleurs improvisés, appelant les paysans et les travailleurs agricoles à « nous rejoindre ». D'autres organisèrent des convois de nourriture et de réserves pour approvisionner Madrid. Des groupes des Mujeres Libres se formèrent dans toute la zone républicaine. Dans le but spécifique de donner aux femmes la force de surmonter leur triple servitude – « l'esclavage de l'ignorance, l'esclavage en tant que producteurs, l'esclavage en tant que femmes » selon leurs statuts –, elles lancèrent des programmes d'alphabétisation et, avec les syndicats, des apprentissages.

    Les changements provoqués par la guerre et la révolution se reflètent dans le ton et le contenu du journal. Mercedes Comaposada décrit cette transformation dans un article publié dans Tierra y Libertad de mai 1937 : « Cette sereine “revue d'orientation et de documentation sociale” n'a pas disparu : elle s'est transformée en un journal plus vif qui, compte tenu des circonstances du moment, présente une critique constructive et donne des orientations pour maintenant et pour après. » Le numéro 5 d'octobre 1936 (« soixante-cinquième jour de la révolution »), en écho à la nouvelle réalité, continue à présenter des articles supposés intéresser les femmes, mais beaucoup portent sur la situation de guerre : critique des partis politiques qui organisent des défilés d'enfants en uniformes, discussions à propos des rations attribuées, récits de miliciennes au front et de femmes travaillant dans les usines. Des articles sont consacrés à la prise de conscience politique : reportages sur les premiers jours de lutte à Barcelone, sur les expropriations de bâtiments et l'établissement de collectivités à Terrassa, et d'autres à la position du mouvement anarcho-syndicaliste, « la révolution et la guerre ».

    La rédaction reconnaît le changement de contexte et ce que cela implique pour le journal : « Sans doute aurions-nous préféré des temps plus tranquilles », mais le monde a changé. En conséquence, « nous nous engageons à adapter notre ton et notre expression au rythme accéléré dans lequel la vie se déroule ». Auparavant, il était nécessaire d'aller chercher les femmes chez elles pour les convaincre de s'engager dans la vie sociale ; la guerre a rendu cela évident. Les femmes sont engagées : elles ont répondu à l'appel. « Mais cette manière de vivre est seulement instinctive, ce n'est pas une prise de conscience ; notre tâche [...] est de convertir cet instinct en prise de conscience. » De façon plus dramatique, la rédaction identifiait ses buts à ceux du mouvement anarcho-syndicaliste :

    « Être antifasciste est peu de chose : on est antifasciste parce qu'on est déjà quelque chose de plus. Notre affirmation... peut se résumer en trois lettres : CNT [Confederación Nacional del Trabajo], qui signifie l'organisation rationnelle de la vie sur la base du travail, de l'égalité et de la justice sociale. Sans cela, l'antifascisme serait pour nous un mot vide de sens. »

    Dès cette période, on constate des différences frappantes dans le ton et la démarche de Mujeres Libres par rapport à ceux d'autres journaux destinés aux femmes. Dans son numéro d'octobre 1936, Mujeres, journal du Parti communiste espagnol, s'identifie à « Femmes contre la guerre et le fascisme », une des premières organisations du front populaire destinée aux femmes. Contrairement à la vision révolutionnaire de Mujeres Libres, Mujeres déclare que la première responsabilité des femmes de Madrid est de remplacer les hommes sur les lieux de travail afin qu'ils puissent partir au combat, et « d'apprendre à manier les armes si nécessaire ». Dolores Ibarrurri (la Pasionaria) soutient que « la victoire donnera du travail à tous, hommes et femmes ». Mais le thème dominant de son article est que le travail des femmes est une contribution à l'effort de guerre. « Les femmes remplissent un devoir sacré en exigeant un travail dans les usines, les ateliers, les trains et les trams, les commerces. Elles peuvent et doivent travailler (12). »

    En accord avec la stratégie du Front populaire appuyée par le PCE, pratiquement tous les articles de Mujeres ont pour sujet la conduite victorieuse de la guerre. Le seul article non directement lié à la guerre ou à la défense de Madrid est intitulé « Préparons la génération nouvelle : Ce qu'était la maternité et ce qu'elle doit être ». Cet article combat les craintes des femmes par rapport aux services de maternité ; il discute des changements amenés par la prise de contrôle de ces institutions et encouragea les femmes à aller à l'hôpital plutôt que d'accoucher à la maison.

    Companya, une revue destinée aux femmes et publiée par le PSUC (le Parti communiste catalan) depuis mars 1937, s'intéresse d'une manière plus explicite à la subordination spécifique des femmes en tant que femmes : « L’œuvre d'émancipation des femmes appartient aux femmes ». Mais dans sa formulation du processus d'émancipation et sa discussion du rôle des femmes, elle met l'accent sur l'importance de la participation des femmes dans l'effort de guerre (13).

    À l'automne 1936, les Mujeres Libres s'affirmaient comme une organisation indépendante, avec des buts et des programmes qui les distinguaient des autres organisations féminines de gauche, mais aussi, dans une certaine mesure, des autres organisations anarcho-syndicalistes. Les fondatrices de la revue considéraient que leur programme et leur politique étaient en accord avec la théorie et les buts de l'ensemble du mouvement anarchiste, mais elles pensaient que, laissé à lui-même, il était incapable de mobiliser effectivement les femmes pour la révolution sociale et la reconstruction de la société.

    Ce qu'il fallait, c'était une organisation conduite par des femmes et pour les femmes qui s'engage à combattre leur subordination sous tous ses aspects, que ce soit à la maison, au travail ou dans le mouvement anarcho-syndicaliste lui-même. Son programme, préfiguré par les articles de Lucía Sánchez Saornil dans Solidaridad Obrera d'octobre 1935, devait être élaboré et mis en œuvre par les femmes, pour les femmes. Il comportait des écoles pour vaincre l'ignorance et l'analphabétisme, des centres d'apprentissage pour l'industrie et le commerce, des groupes de prise de conscience destinés à donner confiance aux femmes et à faire naître en elles la connaissance et la confiance dont elles auraient besoin pour participer en tant que citoyennes à part entière à une société révolutionnaire. Tout ceci devait être organisé de façon fédérée et non hiérarchisée pour être un exemple de la capacité des femmes à agir de manière autonome dans leur contribution à la transformation sociale.


    NOTES

    1. Kiralina [Lola Iturbe], « La educación social de la mujer », Tierra y Libertad, 1, n° 9 (15 octobre 1935), p. 4.

    2. Matilde Piller, « ¿Adónde va la mujer? », Estudios, 133 (septembre 1934), p. 18-19. Voir aussi Mary Berta, « La verdadera madre », Estudios, 121 (septembre 1933), p. 40 et 41.

    3. Montuenga « Consideraciones sobre la mujer », Solidaridad Obrera (4 septembre 1935), p. 4.

    4. « Concepto Confederal del Comunismo Libertario », motion adoptée au théâtre Iris Park de Saragosse lors du IV Congrès de la Confédération nationale du travail d'Espagne au mois de mai 1936, p. 34.

    5. Federica Montseny, « Feminismo y humanismo », La Revista Blanca, 2,33 (1 octobre 1924).

    6. La CNT et l'UGT avaient préparé un soulèvement en octobre 1934, pour protester contre la politique réactionnaire du gouvernement. La révolte échoua presque partout par manque de communication et de coopération. Dans les Asturies toutefois, les mineurs de la CNT et de l'UGT menèrent une action commune et prirent plusieurs villes avant d'être écrasés par l'armée. La « révolution d'octobre » est vite devenue un symbole pour l'unité du prolétariat et l'organisation de classe.

    7. Voir chapitre 2.

    8. Mariano R. Vázquez, « Mujer: factor revolucionario », Solidaridad Obrera (18 septembre 1935); « Avance. Por la elevación de la mujer », Solidaridad Obrera (10 octobre 1935), en réponse aux articles de Lucía Sánchez Saornil. « La cuestión femenina en nuestros medios », (26 septembre au 30 octobre 1935); « Resúmen al márgen », (8 novembre). Les articles de Sánchez Saornil ont été repris dans l'anthologie publiée par Mary Nash, Femmes libres, Espagne 1936-1939, p. 33-59.

    9. Le premier numéro est paru à la fin mai 1936. Quatre numéros ont été publiés avant la guerre.

    10. Carol Gilligan, In a different voice ; Sara Ruddick, Maternal Thinking. Toward a Politics of Peace. Pour une critique de ces positions, voir Martha Ackelsberg et Irene Diamond, « Gender and Political Life. New Directions in Political Science », p. 515-18.

    11. Amparo Poch y Gastón, Niño, Barcelona, Mujeres Libres [1937].

    12. « Mujeres de Madrid. Preparaos a vencer », et Dolores Ibárruri,« ¡Vivan las mujeres heroicas del pueblo ! », Mujeres, 12 (29 octobre 1936).

    13. Companya, 1 (11 mars 1937).[/I][/I]
     
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