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Joseph Déjacques. les Idées.

Discussion dans 'Bibliothèque anarchiste' créé par IOH, 26 Avril 2018.

  1. IOH
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    Avr 2017
    Martinique
    Si jamais il y en a qui croient qu'ielles sont propriétaires de leurs idées, voilà une petite claque à la déjaques. J'adore son emphase, il passerait bien au théâtre.

    Les Idées.

    Comme dans le calice d’une fleur le vent, un insecte ailé, — ces messagers de l’échange séminal, — y dépose un germe qui féconde ; de même dans le cerveau de l’homme la vue, l’ouïe, le toucher, le goût, l’odorat, — ces messagers du pollen intellectuel — y apportent leur travail prolifique, le fluide ou la poussière fécondante, le germe et le développement des idées ; et de même aussi dans le calice ou le cerveau de l’Humanité, l’agriculture l’industrie, les arts, les sciences, — ces messagers de la régénération sociale, — y apportent et y développent des semences de progrès qui deviennent gerbe un jour.

    Il en est des idées comme des fleurs. Toute idée en bouton, toute idée en progrès demande à s’épanouir à la clarté publique : elle étrangle dans son étroit corsage, dans sa virginale tunique ; la sève, la passion l’agite ; il lui tarde d’étaler sa gorge naissante, sa corolle pleine de moites senteurs aux baisers dévorants du soleil. Toute Idée épanouie, toute idée fanée, toute idée qui a épuisé son parfum dans les embrassements de l’apothéose, toute idée, enfin, penchée sur sa tige flétrie doit tomber pétale à pétale, doit mourir, doit livrer naissance à de nouvelles idées. On n’efface pas les rides du front ; on ne répare pas des ans l’irréparable outrage ; on ne rajeunit qu’en revivant sous forme nouvelle, en se régénérant, en passant d’une existence qui finit à une existence qui commence, en émanant de soi dans les autres.

    Les Idées ne sont pas d’essence autocratique et divine, comme on a cherché à nous l’inculper dans notre enfance, mais d’essence démocratique et humaine. Elles ne tombent pas du ciel, elles poussent de terre. Elles ne descendent pas de un à tous, elles montent de tous à un, à quelques-uns, à chacun. La sève descend-t-elle donc de la tige à la racine ? Non ; c’est la sève, au contraire, qui monte de la racine à la tige. La penseur qui émet une idée neuve, qui exhale un parfum de son front n’émet cette idée, n’exhale ce parfum que parce qu’il l’a puisé dans la foule à l’état d’élaboration, d’aliments épars et clandestins : en l’épanouissant au jour, il ne fait que résumer, comme la plante dans sa floraison, les sucs alambiqués par la tige. Nul ne peut se dire le propriétaire ni même le producteur exclusif d’une Idée. Cerveau ou calice humain, il n’en est que le possesseur éphémère le tamiseur obligé ; il est le tube, le vase, le filtre qui l’ayant reçue brute du grand réservoir populaire, ce laboratoire souterrain de l’intelligence ascensionnelle, la déverse ensuite dans le public, l’épand à la lumière sous forme d’ar[o]mes. L’idée est un liquide passé par la fermentation à l’état de gaz ; c’est un fluide qui ne peut demeurer emprisonné dans les pétales du cerveau pas plus que l’encens dans la corolle tamisée de la fleur. Produit des couches inférieures, mouvement de bas en haut, gravitation incompressible, l’idée est un baume électrique qui s’exhale impalpablement de l’homme par tous les pores du front, par toutes les fissures du visage, et de l’Humanité par tout ce qui sent, pense et raisonne sous sa face universelle.

    Comme dans l’homme il y a le cerveau, foyer où arrivent en se coordonnant, en s’harmonisant toutes les sensations du corps pour se répercuter, l’instant d’après, au dehors ; de même dans l’Humanité il y a aussi ce qu’on pourrait appeler le cerveau, c’est-à-dire les hommes ou les peuples qui, par leur labeur intellectuel, s’élèvent au-dessus du vulgaire, foyers de coordination et d’harmonisation des sensations de la masse. Ainsi, des hommes, des peuples de l’Asie, de l’Inde, de la Chine, ont été dans l’antiquité, ce vivant et supérieur organe, organe qui ne meurt sur un point que pour renaître sur un autre. L’Egypte, la Grèce, Rome ont succédé à l’Inde, à la Chine, ces crânes éteints, ces cratères fermés. De l’orient, la face lumineuse s’est avancée à l’Occident. L’Europe et dans l’Europe plus particulièrement la France et dans la France plus particulièrement Paris est devenu la tête de l’Humanité. Paris, la Paris même de la Décadence, est aujourd’hui encore le foyer qui reçoit et répercute les sensations du monde social. C’est encore de là que l’Idée, — lave révolutionnaire qui s’alimente de l’universelle circulation des hommes et des produits, — doit déborder sur les institutions royales, cléricales et bourgeoises, sur la séculaire exploitation de l’homme par l’homme et faire, — en l’enterrant, — de cette ruine vivante une ruine pétrifiée, un autre Herculanum.

    Quand Rome, ce cerveau qui avait été dévoré par la lèpre de l’orgie, par les vers rongeurs de la débauche avant d’être broyé, crâne vide, par le pied des Barbares : quand ce foyer, d’intellectuel, fut devenu pestilentiel, qu’il eut cessé d’exister, l’Humanité resta longtemps comme décapitée. Lente fut la formation d’un nouveau centre d’idées. Ce fut dans quelques rares monastères, asiles en ce temps-là du travail et de la méditation, que florit clandestinement et dans l’ombre la pensée progressive de la race humaine. C’est au fond de misérables cellules, sous le manteau du christianisme, que s’élaborent les sciences et l’esprit de solidarité. C’est là que viennent aboutir les fibres universelles de la masse souffreteuse et qui espère en un avenir meilleur. Le moine, non pas la généralité, mais l’exception parmi les moines, cette victime cloîtrée, ce travailleur martyr et condamné par la retraite, où il a cherché refuge contre le brigandage des seigneurs, au jeûne de l’amour sexuel et des jouissances mondaines, s’en dédommage par les charmes de l’étude et par les enbr[â]sements d’un amour humanitaire ; il résume les aspirations éparses des générations au [m]oyen-[â]ge, comme aux beaux jours d’Athènes le philosophe, l’artiste les résumaient pour cette période de l’antiquité ; avec cette différence que du temps d’Athènes, phase de grandeur, le progrès relatif était ex[h]ubérant de coloris et de parfum, qu’il n’épanouissait dans une saison printanière, à l’air tiède, sous des regards propices et des cieux rayonnants ; tandis qu’au moyen-âge, phase de décadence, il végétait p[â]le et amaigri au vent glacial de la terreur et du silence, entre les pierres féodales, et sous les sombres voûtes des couvents.

    C’est encore aujourd’hui comme au Moyen-Age. Seulement, le moine ne porte plus la robe, mais le paletot râpé ou la blouse. Sa cellule s’appelle une mansarde ou une garret. C’est là que le prolétaire, un trop petit nombre d’entre le grand nombre, en rentrant de son travail manuel, et surexcité par le jeûne, par la privation de toutes les satisfactions individuelles et sociales, se livre à la méditation, à l’étude ; qu’il s’élève par le labour de la pensée au-dessus du vulgaire, pénible entendement dont il est le lucide produit, grossiers raisonnements dont il est le résumé subtile. Médium, mais médium intelligent et non inepte, il entre, par l’intuition et la mémoire, par la logique de ses attractions, en une sorte de communication magnétique avec tous les êtres humains d’une classe, d’une nation, d’un continent, du globe. Il répercute l’idée qui lui arrive ainsi une à une par tous ces fluides, par toutou ces fibres, comme le mot à mot d’un télégramme par le fil électrique, et il la transmet à la clarté publique, phrase parlée ou écrite, dépêche du peuple souterrain, manifestation de la sève ou de la volonté commune.

    Les princes, les prêtres, les bourgeois, tous les réacteurs civilisés qui ne jugent de la valeur, c’est-à-dire de la force d’un homme politique que par le nombre de ses sujets, de ses soldats, jugent de la même façon l’homme, l’individu révolutionnaire. Tous ces idolâtres de l’autorité, habitués à saluer comme chef quiconque sort des rangs, à le saluer avec des génuflexions de servilité, s’il a nom César, ou avec des huées de dérision, s’il a nom Christ, se prennent à rire de pitié quand ils voient une individualité sans adhérents apparents exprimer une Idée quelque peu originale, une idée nouvelle, une idée séditieuse pour eux, une idée radicalement anarchiste. " C’est un homme seul, " disent-ils. Et par là ils entendent que ce n’est rien de sérieux, rien de dangereux. Et tous leurs comparses de faire chorus. Ah ! s’ils n’étaient aveugles et sourde à l’endroit de l’intelligence, ils sauraient qu’en fait d’idées, et d’idées révolutionnaires surtout, il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’homme seul. Loin de rire de pitié, ils trembleraient de peur en supputant quelle puissance de volonté, quelle force immense il a fallu à la masse comprimés pour produire cette libre parole, ils verraient que toute pensée n’est qu’une projection de la foule, que tout novateur n’est que le piston, la soupape d’où jaillit la vapeur, et que tout jet de vapeur ou d’idée atteste, d’une manière toujours formidable, l’ébullition du fluide dans la chaudière ou dans la multitude.

    Oui ! nous les socialistes, nous les anarchistes de tous les points du globe, atômes cervelains de l’Humanité dont le centre intellectuel tend de plus en plus à être partout et n’est absolument nulle part ; nous les négateurs de toute divinité céleste ou terrestre ; nous les matérialistes, et qui, par conséquent, voulons cette matière la plus pure, la plus belle, la plus libre des choses ; oui ! nous sommes la manifestation normale de l’universalité humaine, la branche verdoyante du progrès latent de ses Idées. Si petit que soit notre nombre, il résume le grand nombre ; car c’est du grand nombre que lui vient la sève, l’aliment. C’est le grand nombre qui, par sa fermentation, le pousse hors du fumier civilisé, et lui impose de traduire par la parole ou la plume ses aspirations libertaires éparses dans le cerveau de tous. Aussi, il fl[o]rira, il fructifiera ! Les déistes, les autoritaires, les conservateurs de tout dogme gouvernemental, de toute exploitation et de toute ignorance ; les croyants, faux ou vrais en la Sainte Eglise Catholique, à la Bible, à l’Etre Suprême, à la Déesse Raison, à toute espèce de superstition ancienne ou moderne, aux revenants, aux sorciers, aux âmes, aux esprits ; tous les spiritualistes quand même, ces branches mortes qui tiennent encore au tronc où la vie circule, mais qui n’ont plus d’affinité avec sa moëlle ; toutes ces idées vieillies, pourries, derniers vestiges du Passé, tomberont bientôt de l’Arbre Humanité, émondé par les brises de l’Avenir. Et de jeunes pousses les remplacement et monteront du tronc au faîte. Ce qui était à la cime rentrera sous la terre et ce qui était sous la terre s’épanouira à la cime, passant du doute à la réalité, de l’ombre au soleil !

    Que le Déisme, le Monarchisme râle ses derniers soupirs. Les temps sont proches où le Socialisme, l’Anarchie deviendra une vérité.

    Si les idées du Passé, idées déracinées, donnent encore, hélas ! leurs feuilles mortes, le idées de l’Avenir, idées vivantes implantées dans le Présent, donnent leur bourgeons verts. Les fibres de l’Anarchisme, sentant enfin l’atmosphère s’échauffer autour d’elles, brisent les mailles qui les retenaient captives. Elles sortent de leur torpeur, elles envahissent les rameaux renaissants de l’Humanité et y déroulent vigoureusement leur spirale progressive, étalant leurs nervures croissantes au front des générations nouvelles. Les idées d’il y a vingt ans, d’il y a dix ans même, semblent des idées d’un autre siècle, tant le mouvement de la pensée révolutionnaire, de l’opinion publique, a fait de chemin. Ce n’est plus seulement la forme de la Royauté ou de la Divinité qu’on attaque aujourd’hui, c’est l’Autorité dans son principe, c’est la Divinité et la Royauté en elle-même et sous toutes ses métempsyc[h]oses : Dualité, Paternité, Délégation, Capital ; Religion, Famille, Gouvernement, Propriété. L’insurrection des idées contre le monarque du ciel ou les monarques de la terre n’est plus politique, elle est sociale ! Ce n’est plus maintenant une révolution de paradis ou de palais qu’il lui faut, c’est une révolution radicale, la substitution de la Liberté pleine et entière à la pleine et entière Autorité. A bas les oisifs, à bas les parasites ; à bas tout ce qui consomme sans produire, dit-elle : à bas le maître céleste, l’exploiteur des mondes ! à bas les maîtres terrestres, les exploiteurs des hommes ! — Qu’est-ce que l’universel Dieu ? Tout. — Que doit-il être ? Rien. — Qu’est-ce que la matière universelle ? Rien. — Que doit-elle être ? Tout. — Et, fraternelles insurgées, les idées proclament l’universelle autonomie, l’autonomie de chacun, le gouvernement des mondes et des hommes par soi-même, la Vie étant le Mouvement, le Mouvement étant producteur du Progrès, et le Progrès solidaire et infini dans ses attractions.
     
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