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Hakim Bey - Vision Nue

Discussion dans 'Bibliothèque anarchiste' créé par Ungovernable, 4 Juin 2009.

  1. Ungovernable
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  2. anarchiste, autonome
    Traduction par Provisoire

    Les catégories de l’art naïf, art brut et de l’art fou ou excentrique qui se fondent en diverses catégories supplémentaires d’art néo-primitif ou ubano-primitif, toutes ces manières de catégoriser & de labelliser l’art sont absurdes : c’est-à-dire qu’elles ne sont pas seulement absurdes en dernière analyse, elles le sont par essence, déconnectées du corps & du désir. Qu’est-ce qui caractérise réellement toutes ces formes d’art ? Ce n’est pas leur marginalité rapportée à un courant dominant de l’art/discours... Dieu du Ciel ! Quel courant dominant ?! Quel discours ?! Si nous devions dire qu’il se tient actuellement un discours «post moderniste», alors le concept de «marge» ne contient plus aucune signification. Le post-postmodernisme cependant n’admettra même pas l’existence d’aucun discours d’aucune sorte. L’art est tombé dans le silence. Il n’y a plus de catégories, il y a beaucoup moins de cartographies du «centre» & des «marges». Nous sommes débarrassés de toute cette merde, pas vrai ?

    Faux. Parce qu’une catégorie survit : le Capital. Le Capitalisme-en-reTard. Le Spectacle, la Simulation, Babylone, qu’importe le nom que vous voulez lui donner. Tout art peut être positionné ou labellisé en relation à ce «discours». Et c’est précisément & seulement en relation à ce spectacle «métaphysique» de la marchandise que l’art «étranger» (1) peut être vu comme marginal. Si ce spectacle peut être considéré comme un para-médium (dans toute sa sinueuse complexité), alors l’art «étranger» doit être appelé im-médiat. Il ne passe pas par le para-medium du spectacle. Il n’est destiné qu’aux artistes & à «l’entourage immédiat» des artistes (amis, familles, voisins, tribu) & il participe seulement d’une économie du «don» dans la réciprocité positive. Par conséquent, seule cette non-catégorie de l’«immédiatisme» peut approcher une compréhension & une défense adéquates des aspects corporels de l’art «étranger», de sa connexion avec les sens & le désir, & du soin qu’il met à éviter ou même de son ignorance de la médiation/aliénation inhérente à la récupération & re-production spectaculaires. Prenez garde, cela n’a rien à voir avec le contenu d’aucun genre venant d’ailleurs ; cela ne concerne pas non plus, d’ailleurs, la forme ou l’intention du travail, ni le navite (2) ou la science de l’artiste ou les destinataires de l’art. Son «immédiatisme» réside uniquement dans ses moyens de production imaginale. Il communique ou est «donné» de personne à personne, «poitrine-à-poitrine» comme disent les soufis, sans passer par le mécanisme de distorsion du paramedium spectaculaire.

    Quand on a «découvert» & marchandisé l’art yougoslave, haïtien ou les graffitis new-yorkais, les résultats étaient insatisfaisants sur plusieurs points. 1 : Dans les termes du pseudo discours du «Monde de l’Art», toute soi-disant «naïveté» est condamnée à rester pittoresque, voire même kitsch & résolument marginale — même si elle se vend très cher (pour un an ou deux). L’entrée obligée de l’art venant d’ailleurs dans le spectacle de la marchandise est une humiliation. 2 : La récupération comme marchandise engage l’artiste dans la «réciprocité négative» — i.e. là où, au début, l’artiste «recevait l’inspiration» comme un cadeau gratuit, puis «faisait un don» directement aux autres, qui pouvaient ou pouvaient ne pas «offrir en retour» leur compréhension, ou leur perplexité, ou une dinde & un baril de bière (réciprocité positive), l’artiste aujourd’hui crée d’abord pour de l’argent & reçoit de l’argent, tandis que tous les aspects de l’échange dans le «don» reculent à des niveaux secondaires d’importance & finissent par s’évanouir (réciprocité négative). Pour finir, nous avons l’art touristique, & le divertissement condescendant, & puis l’ennui condescendant de ceux qui ne veulent plus payer pour de l’«inauthentique». 3 : Ou encore le Monde de l’Art vampirise l’énergie de l’étranger, la pompe toute entière & puis fait passer le cadavre dans le monde de la publicité ou le monde des divertissements «populaires». Par cette re-production l’art finit par perdre son «aura», il se ratatine, il meurt. C’est vrai, il peut rester la «trace utopique», mais dans son essence l’art a été trahi.

    L’injustice de termes tels que «fou» ou «néoprimitif» en art réside dans le fait que l’art n’est pas produit seulement par le fou ou l’innocent, mais par tous ceux qui échappent à l’aliénation du paramedium. Sa véritable séduction réside dans l’aura intense qu’il acquiert à travers une présence imaginale immédiate, pas seulement dans son syle «visionnaire» ou son contenu, mais, et c’est le plus important, par sa pure présen-ce (i.e., il est «ici» et il est un «don»). En ce sens, il est plus — et non moins — noble que le «courant principal» de l’art à l’époque post-moderne, qui est précisément l’art d’une absence plutôt que d’une présence.

    La seule manière juste (ou «voie de la beauté» comme disent les Hopis) de traiter l’art «étranger» semblerait être de le garder «secret», de refuser de le définir, de le transmettre comme un secret, de personne-à-personne, de poitrine-à-poitrine, plutôt que de le transmettre par le biais du paramedium ( journaux mielleux, publications trimestrielles, galeries, musées, beaux livres grand format, MTV, etc.). Ou même mieux, de devenir «fous» & «innocents» nous-mêmes — car c’est ainsi que Babylone nous étiquettera quand nous cesserons de la vénérer ou de la critiquer — quand nous l’aurons oubliée (mais ne lui aurons pas «pardonné»), & que nous nous souviendrons de nos propres Moi prophétiques, de nos corps, de notre «volonté vraie».


    Notes

    (1) outsider : J'ai choisi de rendre parfois par étranger parfois par venant d'ailleurs. L'idée est celle d'un art d'altérité ; on pourrait dire «en dehors de». Le premier paragraphe exclut la possibilité de se référer aux «marges» qui est un des sens évoqués par le mot outsider.

    (2) navite : Je le «sens» mais n'arrive pas à le rendre en français. C'est un terme de marine ancienne, qui a quelque chose à voir avec le gouvernail, la direction du navire. Toute suggestion sera bienvenue, merci...
     
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