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Hakim Bey - Involution

Discussion dans 'Bibliothèque anarchiste' créé par Ungovernable, 4 Juin 2009.

  1. Ungovernable
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    Jusque là nous avons traité l’Immédiatisme comme un mouvement esthétique plutôt que comme un mouvement politique ; mais si le «personnel est politique», alors l’esthétique doit d’autant plus être considérée ainsi. «L’art pour l’art» : on ne peut pas vraiment dire que cela existe le moins du monde, à moins que cela ne serve à induire que l’art per se fonctionne comme pouvoir politique, i.e. comme pouvoir capable d’exprimer, voire même de changer le monde au lieu de seulement le décrire.

    En fait, l’art est toujours à la recherche d’un tel pouvoir, que l’artiste demeure inconscient de ce fait et croie en l’esthétique «pure», ou qu’il en devienne hyperconscient au point de ne produire plus que de l’agit’prop. La conscience en elle-même, ainsi que Nietzsche le faisait remarquer, joue dans la vie un rôle moins considérable que le pouvoir. On ne pourrait en imaginer de preuve plus percutante que l’existence continue d’un «Monde de l’Art» (Soho, la 57ème rue, etc.) qui continue de croire que les royaumes de l’art politique & de l’art esthétique sont séparés. Un tel manque de conscience permet à ce «monde» de se payer le luxe de produire de l’art avec un contenu politique déclaré (pour satisfaire leurs clients libéraux), aussi bien que de l’art dépourvu d’un tel contenu, qui exprime seulement le pouvoir du salaud de bourgeois & des banquiers qui l’achètent pour leurs portefeuilles d’investissement.

    Si l’art ne possédait ni n’exerçait ce pouvoir, cela ne vaudrait pas la peine d’en faire & personne n’en ferait. L’art pour l’art pris au pied de la lettre ne produirait qu’impuissance & nullité. Même les décadents fin-de-siècle qui ont inventé «l’art pour l’art» l’ont utilisé politiquement, comme une arme contre les valeurs bourgeoises d’«utilité», de «moralité» & autres. L’idée que l’art peut être vidé de signification politique ne séduit aujourd’hui que ces crétins libéraux qui souhaitent défendre la «pornographie» ou d’autres jeux esthétiques interdits, au motif que «ce n’est que de l’art» & que donc cela ne peut rien changer. (Je hais ces trous du cul encore plus que Jesse Helms : lui, au moins, continue de croire que l’art a du pouvoir !)

    Même si l’on peut admettre — pour le moment — qu’il existe un art sans contenu politique (encore que cela reste extrêmement problématique), on peut pourtant toujours rechercher la signification politique de l’art dans les moyens de sa production & de sa consommation. L’art de la 57ème rue reste bourgeois, quelque radical que puisse apparaître son contenu, ainsi que Warhol le prouva en peignant Che Guevara ; en fait, Valérie Solanas se montra bien plus radicale que Warhol — en tirant sur lui — & peut-être même plus radicale que le Che, ce Rudolf Valentino du fascisme rouge.

    En fait, le contenu de l’art immédiatiste n’est pas notre plus grand souci. L’Immédiatisme reste pour nous plus un jeu qu’un «mouvement» ; en tant que tel, le jeu pourrait aboutir à la didactique Brechtienne ou au Terrorisme Poétique, mais il pourrait tout aussi bien laisser de côté tout contenu (comme dans un banquet), ou encore offrir un contenu sans message politique évident (comme dans un quilt). La qualité radicale de l’Immédiatisme s’exprime d’elle-même plutôt par son mode de production & de consommation.

    C’est-à-dire qu’il est produit par un groupe d’amis soit pour eux et eux seuls, soit pour un cercle plus large d’amis ; il n’est pas produit pour la vente, ni n’est vendu, ni (idéalement) n’est-il autorisé à échapper d’aucune manière au contrôle de ses producteurs. S’il est destiné à une consommation en dehors du cercle, il doit alors être fait de telle manière qu’il demeure imperméable à la cooptation & à la marchandisation. Par exemple, si l’un de nos quilts nous échappait & finissait par être vendu comme «art» à quelque capitaliste ou à un musée, nous devrons considérer cela comme un désastre. Les quilts doivent rester entre nos mains ou être donnés à ceux qui les apprécieront & les garderont. De même, notre agit’prop doit résister à la marchandisation par sa forme même ; nous ne voulons pas que nos posters soient vendus en tant qu’«art» vingt ans après, comme Maïakovsky (ou Brecht, dans ce domaine). La meilleure des agit’prop immédiatistes ne laissera aucune trace, sauf dans les âmes de ceux qui auront été changés par elle.

    Répétons-le ici : la participation à l’Immédiatisme n’exclut pas la production/consommation d’art sous d’autres formes par les personnes qui forment le groupe. Nous ne sommes pas des idéologues & ce n’est pas Jonestown. C’est un jeu, pas un mouvement ; il a des règles de jeu, mais pas de lois. L’Immédiatisme adorerait que tout le monde soit un artiste, mais notre but n’est pas que les masses se convertissent. La récompense de ce jeu se trouve dans sa capacité à échapper aux paradoxes & aux contradictions du monde de l’art commercial (y compris la littérature, etc.), monde dans lequel tout geste de libération semble s’achever dans sa pure représentation & donc dans sa propre trahison. Nous offrons sa chance à un art immédiatement présent en vertu du fait qu’il ne peut exister qu’en notre présence. Certains parmi nous peuvent bien continuer à écrire des romans ou peindre des tableaux, qu’il s’agisse de «gagner sa vie» ou de rechercher des manières de sauver ces formes de la récupération. Mais l’Immédiatisme élude ces deux problèmes. C’est ainsi qu’il est privilégié», comme tous les jeux.

    Mais nous ne pouvons, pour cette seule raison, l’appeler involuté, tourné sur lui-même, fermé, hermétique, élitiste, art pour l’art. Dans l’Immédiatisme, l’art est produit & consommé d’une certaine manière, & son modus operandi est déjà «politique» en un sens très spécifique. Afin de saisir ce sens, nous devons cependant examiner de plus près l’«involution».

    C’est devenu un truisme que de dire que la société n’exprime plus un consensus (qu’il soit réactionnaire ou libérateur), mais qu’un faux consensus s’exprime pour la société. Appelons ce faux consensus «la Totalité». La Totalité est produite par la médiation & l’aliénation, qui tente de subsumer ou d’absorber toutes les énergies créatives pour la Totalité. Maïakovsky se suicida quand il prit conscience de cela ; peut-être sommes-nous d’une autre trempe, peut-être pas. Mais pour le plaisir de la discussion, admettons que le suicide ne soit pas une «solution».

    La Totalité isole les personnes et les rend impuissantes en ne leur offrant que des modes illusoires d’expression sociale, modes qui semblent promettre la libération ou l’accomplissement personnel, mais qui en fait finissent par produire toujours plus de médiation & d’aliénation. Ce complexe peut être observé de façon claire au niveau du «fétichisme de la marchandise» dans lequel les formes d’art les plus rebelles ou les plus avant-gardistes peuvent être transformées en fourrage pour PBS, MTV ou en publicités pour des jeans ou du parfum.

    Sur un plan plus subtil, cependant, la totalité peut absorber & re-diriger tout pouvoir quel qu’il soit simplement en le re-contextualisant & en le re-présentant. Par exemple, le pouvoir libérateur d’une peinture peut être neutralisé ou même absorbé, simplement en le plaçant dans le contexte d’une galerie ou d’un musée, où il deviendra automatiquement une pure et simple représentation de pouvoir libérateur. Le geste insurrectionnel d’un fou ou d’un criminel n’est pas annihilé simplement parce que son auteur a été enfermé ; il l’est d’autant plus que l’on autorise ce geste à être représenté par un psychiatre ou par quelque émission lobotomisée de flics sur channel 5 ou même par un beau livre grand format sur l’Art Brut. Cela a été appelé «récupération spectaculaire» ; pourtant, la Totalité peut aller encore plus loin simplement en simulant ce qu’elle cherchait autrefois à récupérer. C’est-à-dire que l’artiste & le fou ne sont plus nécessaires, même pas comme sources d’appropriation ou de «reproduction mécanique» comme l’appelait Benjamin. La simulation ne peut pas reproduire le vague reflet de l’«aura» que Benjamin accordait même à l’ordure de la marchandise, sa «trace utopique». Mais puisque la Totalité prospère sur notre misère, la simulation poursuit son objet de manière assez admirable.

    On peut suivre la trace de tous ces effets de la manière la plus évidente & la plus crue dans la zone que l’on appelle généralement les «Médias» (bien que nous soutenions que la médiation s’étend bien plus largement que ce que le terme même de télé-communication (1) pourra jamais décrire ou indiquer). Le rôle des Médias récemment dans la Guerre Nintendo — en fait l’identification univoque des Médias avec cette guerre — fournit un scénario parfait & exemplaire. Dans toute l’Amérique, des millions de personnes avaient au moins assez de «clairvoyance» pour condamner cette parodie hideuse de moralité obligée par cet espion à la Maison Blanche, meurtrier et dealer de crack. Pourtant les Médias ont donné l’impression (i.e. simulé) qu’il n’existait ou ne pouvait exister pratiquement aucune opposition à la guerre de Bush ; ce fut (pour citer Bush) le «Il n ’y a pas de Mouvement pour la Paix». Et de fait, il n’y avait pas de Mouvement pour la Paix — seulement des millions de gens dont le désir de paix avait été nié par la Totalité, effacé, «disparu» comme les victimes des escadrons de la mort péruviens ; des gens séparés les uns des autres par l’aliénation brutale de la TV, de l’administration des nouvelles, de l’infotainment & de la pure désinformation ; des gens amenés à se sentir isolés, aliénés, bizarres, tordus, mauvais, finalement non-existants ; des gens sans voix ; des gens sans pouvoir.

    Ce processus de fragmentation a atteint dans notre société un état d’achèvement quasi universel, au moins dans le domaine du discours social. Chaque personne s’embarque dans une «relation d’involution» avec la simulation spectaculaire des médias. C’est-à-dire que notre «relation» avec les Médias est essentiellement vide & illusoire, de sorte que même lorsque nous semblons atteindre & percevoir la réalité dans les Médias, nous sommes en fait repoussés en nous-mêmes, aliénés, isolés & impuissants. L’Amérique est pleine à ras bords de gens qui sentent que quoi qu’ils disent ou fassent, cela ne fera aucune différence, que personne n’écoute, qu’il n’y a personne pour écouter. Ce sentiment est le triomphe des Médias. «Ils» parlent, vous écoutez — & par conséquent vous rentrez en vous-mêmes dans une spirale de solitude, de distraction, de dépression, & de mort spirituelle.

    Ce processus affecte non seulement les personnes mais aussi des groupes tels qu’il en existe encore en dehors de la Matrice consensuelle de la famille nucléaire, de l’école, de l’église, du boulot, de l’armée, du parti politique, etc. Chaque groupe d’artistes ou d’activistes pacifistes ou de quoi que ce soit est aussi amené à sentir qu’aucun contact avec d’autres groupes n’est possible. Chaque groupe avec son «style de vie» achète la simulation de la rivalité & de l’hostilité avec d’autres groupes semblables de consommateurs. Chaque classe & chaque race est assurée de son éloignement existentiel insondable des autres classes & races (comme dans les Styles de Vie des Riches & Célèbres).

    Le concept de «mise en réseau» démarra comme stratégie révolutionnaire pour contourner & surmonter la Totalité en établissant des connexions horizontales (non médiées par l’autorité) entre les individus & entre les groupes. Dans les années 80, nous découvrions que la mise en réseau pouvait elle aussi être médiée & qu’en fait elle l’était nécessairement — par le téléphone, les ordinateurs, les bureaux de poste, etc. — & que par conséquent elle était condamnée à nous faire échouer dans notre lutte contre l’aliénation. La technologie de la communication peut bien continuer de prouver qu’elle nous offre des outils utiles dans cette lutte, mais à présent il est devenu clair que cette Techno com’ n’est pas un but en soi. Et en fait notre méfiance à l’égard de soi-disant technologies «démocratiques» comme les PC & les téléphones augmente à chaque nouvel échec révolutionnaire dans la tentative de prise de contrôle des moyens de production. Franchement, nous ne souhaitons pas être mis en demeure de décider si, oui ou non, toute nouvelle technologie sera ou devrait être soit libératrice soit contre-libératrice. «Après la révolution», de telles questions trouveront d’elles-mêmes leurs réponses dans le contexte d’une «politique du désir». Pour l’heure, quoi qu’il en soit, nous avons découvert (et non inventé) l’Immédiatisme comme un moyen de production & de présentation directes des énergies créatives, libératrices & ludiques, nous l’avons mis en œuvre sans recours à la médiation ou à des structures mécaniques ou aliénées d’aucune sorte... du moins nous l’espérons.

    En d’autres mots, qu’une technologie donnée quelconque ou une quelconque forme de médiation puisse ou non servir à dépasser la Totalité, nous avons décidé de jouer un jeu qui n’utilise pas une telle technologie & n’a donc pas besoin de la questionner — tout au moins pas à l’intérieur des frontières du jeu. Nous réservons notre récusation, notre questionnement, à la Totalité totale, et non à quelque problème avec lequel elle cherche à nous distraire.

    Cela nous ramène à la «forme politique» de l’Immédiatisme. Face à face, corps à corps, souffle à souffle (littéralement une conspiration) — le jeu de l’Immédiatisme ne peut tout simplement pas être joué sur aucun plan accessible au faux consensus. Il ne représente pas la «vie quotidienne» — il ne peut ÊTRE autre que «vie quotidienne», bien qu’il prenne position pour la pénétration du merveilleux, pour l’illumination du réel par l’extraordinaire. Comme dans une société secrète, sa mise en réseau se doit d’être lente (infiniment plus lente que la «vitesse pure» de la Techno com', des médias & de la guerre), & elle doit être corporelle plutôt qu’abstraite, désincarnée, médiée par la machine, ou par l’autorité, ou par la simulation.

    C’est en ce sens que nous disons que l’Immédiatisme est un pique-nique (une con-vivialité), mais qu’il n’est pas facile — c’est-à-dire qu’il est plus naturel pour les esprits libres mais qu’il est dangereux. Le contenu n’a rien à voir avec ça.

    L’existence pure et simple de l’immédiatisme est déjà une insurrection.


    (1) broad-cast : diffusion large
     
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