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Hakim Bey - Critique de l'auditeur

Discussion dans 'Bibliothèque anarchiste' créé par Ungovernable, 4 Juin 2009.

  1. Ungovernable
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  2. anarchiste, autonome
    traduction (provisoire) d'un texte d'Hakim Bey
    Parler trop & ne pas être entendu : cela rend suffisamment malade. Mais se faire des auditeurs : cela pourrait bien être pire. Les auditeurs pensent qu’écouter suffit — comme si leur vrai désir était d’écouter avec les oreilles de quelqu’un d’autre, de sentir avec la peau de quelqu’un d’autre...

    Le texte (ou l’émission) qui changera la réalité : Rimbaud avait rêvé de cela, puis il laissa tomber avec dégoût. Mais il nourrissait une idée trop subtile de la magie. La vérité nue est peut-être que les textes ne peuvent changer la réalité que s’ils inspirent au lecteur de voir & d’agir, plutôt que de simplement voir. Les Ecritures Saintes faisaient cela autrefois ; mais les Ecritures Saintes sont devenues une idole. Voir à travers ses yeux serait posséder (dans le sens vaudou) une statue... ou un cadavre.

    Voir & la littérature du voir, c’est trop facile. L’illumination, c’est facile. « C’est facile d’être un soufi » me dit un jour un shayk persan. « Ce qui est difficile, c’est d’être humain. » L’illumination politique est encore plus facile que l’illumination spirituelle : ni l’une ni l’autre ne change le monde, ni même la personne. Soufisme & situationnisme, ou shamanisme & anarchie : les théories avec lesquelles j’ai joué ne sont que cela, des théories, des visions, des manières de voir. De manière significative, la « pratique » du soufisme consiste en la répétition de mots (dhikr). Cette action elle-même est un texte, & rien d’autre qu’un texte. Et la « praxis » de l’anarcho-situationniste revient au même : un texte, un slogan sur un mur. Un moment d’illumination. Eh bien, ce n’est pas totalement dépourvu de valeur : mais après-coup qu’y aura-t-il de différent ?

    Nous aimerions purger au moins notre radio de tout ce qui passe à côté de la chance de précipiter cette différence. De même qu’il existe des livres qui ont inspiré des crimes stupéfiants, nous voudrions diffuser des textes qui amèneraient les auditeurs à saisir (ou au moins à faire un geste pour saisir) le bonheur que Dieu nous refuse. Des exhortations à détourner la réalité. Mais plus encore, nous voudrions purger nos vies de tout ce qui nous empêche ou nous retarde à nous mettre en route, pas pour vendre des fusils & des esclaves en Abyssinie, pas pour être soit bandit soit flic, pas pour échapper au monde ou pour le gouverner, mais pour nous ouvrir à la différence.

    A cet égard, je partage avec les moralistes les plus réactionnaires la présomption que l’art peut réellement avoir un effet sur la réalité, & je méprise les libéraux qui disent que tout art devrait être autorisé puisque, après tout, ce n’est que de l’art. C’est pourquoi j’en suis venu à pratiquer ces catégories d’écriture & de radio les plus haïssables aux yeux des conservateurs : la pornographie & l’agit’prop, dans l’espoir d’éveiller le trouble chez mes lecteurs/auditeurs et en moi-même. Mais je m’accuse d’inefficacité, de futilité, même. Trop peu de choses ont changé. peut-être que rien n’a changé.

    L’illumination est tout ce que nous avons, & même si nous avons dû l’arracher de l’étreinte de gourous corrompus & d’intellectuels rabacheurs & suicidaires. De même pour notre art : qu’avons-nous accompli d’autre si ce n’est verser notre sang pour le monde spectral d’idées & d’images à la mode.

    Ecrire nous a amenés jusqu’au bord même au delà duquel écrire pourrait être impossible. Tout texte suceptible de survivre à ce plongeon par-dessus bord — dans je ne sais quel abîme ou abyssinie qui se trouverait de l’autre côté — devrait être virtuellement auto-créé — comme un miraculeux trésor caché de rouleaux tibétains Dakini ou l’original embryonnaire des textes spirituels du Tao — & absolument incandescent comme les derniers messages hurlés par une sorcière ou un hérétique brûlant sur le bûcher (pour paraphraser Artaud).

    Je sens ces textes trembler juste derrière le voile.

    Et si l’humeur nous prenait de renoncer à la fois à la simple objectivité de l’art & à la simple objectivité de la théorie ? De nous risquer dans l’abîme ? Et si personne ne suivait ? C’est peut-être aussi bien : nous pourrions bien trouver nos égaux parmi les Hyperboréens. Et si nous devenions fous ? Eh bien, c’est le risque. Et si nous nous ennuyions ? Ah...

    Il y a quelque temps déjà, nous avions tout misé sur l’irruption du merveilleux dans la vie quotidienne : nous avons gagné, un peu, puis lourdement perdu. Le soufisme en fait était bien plus facile, bien plus. Alors, on met tout au clou, jusqu’au dernier misérable petit gribouillage ? On double nos enjeux ? On triche ?

    C’est comme s’il y avait des anges dans la pièce à côté, derrière des murs épais : en train de discuter ? de baiser ? On ne peut discerner un seul mot.

    Pouvons-nous nous recycler à cette date tardive et devenir chercheurs d’un trésor caché ? Et avec quelle technique, sachant que c’est précisément la technique qui nous a trahis ? Le dérangement des sens, l’insurrection, la piété, la poésie ? Sachant à quoi ressemble un truc de charlatan à deux balles. Mais sachant ce qui pourrait ressembler à la connaissance du soi divin : elle pourrait créer ex nihilo.

    Pour finir, cependant, il deviendra indispensable de quitter cette cité qui plane immobile au bord d’un crépuscule stérile, comme le Joueur de flûte de Hamelin après que tous les enfants furent détournés. Peut-être qu’il existe d’autres cités, qui occupent le même espace & le même temps, mais... différentes. Et peut-être qu’il existe des jungles dans lesquelles la pure illumination est obscurcie par la lumière noire des jaguars. Je n’en ai pas la moindre idée...

    & je suis empli de terreur.
     
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