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GO VEGAN!

Discussion dans 'Libération animale' créé par MisterRed, 19 Décembre 2013.

  1. ninaa
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    ninaaMembre du forum Membre actif

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    Fev 2014
    France
  2. anarchiste, anarcho-féministe, individualiste
    Sixième et dernier volet de notre série « Luttes animales, luttes sociales ». Le champ animaliste international est largement composé de femmes (entre 68 et 80 %) et une partie du mouvement féministe a, historiquement, inclus la cause animale au nombre de ses réflexions et combats. Le mépris dont elles ont souvent fait l’objet — « pitié de femme », lançait déjà Spinoza — s’est doublé, logiquement, d’un éloge masculin de la viande, de la chasse, de la force et de la prédation sous toutes ses formes. Dans ce texte que nous traduisons, paru dans le troisième numéro de la revue Lux (pour « Rosa Luxemburg »), Astra Taylor et Sunaura Taylor invitent le féminisme socialiste (autrement dit le féminisme soucieux d’instituer une société sans classes) à s’emparer plus vivement de la question animale. « Les autres espèces ne méritent pas seulement notre sympathie parce qu’elles souffrent, mais notre solidarité parce qu’elles sont aussi exploitées et dépossédées. »

    [lire le cinquième volet de notre série « Luttes animales, luttes sociales »]

    […] Lors d’une conférence de presse en 2019, le représentant républicain de l’Utah Rob Bishop s’attaque au Green New Deal tout en croquant théâtralement dans un cheeseburger : « Si ça continue, ça sera interdit. Je ne pourrai plus manger ce genre de chose. » En réponse, les militants du Green New Deal se sont empressés d’insister que ce n’était pas le cas, affirmant le sacro-saint statut de la viande rouge. Les conservateurs sont terrifiés par l’idée qu’une société puisse véritablement valoriser la vie (non-fœtale) et faire en sorte qu’elle ne soit plus une marchandise : ils endossent ainsi l’image de la masculinité carnivore. Il semble malheureusement que nombre de socialistes ne soient pas si différents. Les militants de gauche s’intéressent rarement aux innombrables problèmes de l’agriculture animale et affichent volontiers dédain et mépris envers ceux qui le font. En cela, leurs points de vue sont tout à fait mainstream. Un récent épisode du populaire podcast de gauche « Citations Needed » commence par une analyse des représentations des végétariens dans la culture populaire. Le résultat est peu flatteur : en plus d’être systématiquement joués par des femmes, les personnages ont tendance à être insupportables.

    Ces stéréotypes de genre ne surprendraient pas les lecteurs du livre de Carol J. Adams, La Politique sexuelle de la viande (1990), qui mêle aussi bien des témoignages du radicalisme au XIXe siècle qu’une analyse des techniques marketing propres au XXe siècle : une œuvre pionnière de « théorique critique végétarienne féministe ». Après avoir lu Adams, vous ne verrez plus jamais une femme dire qu’elle s’est sentie traitée comme un « morceau de viande » de la même manière. Aujourd’hui, on dit souvent que le mouvement pour le droit des animaux a vu le jour au début des années 1970, sous l’impulsion du philosophe blanc Peter Singer. Comme l’affirmait l’activiste et autrice Aph Ko dans une interview récente, « le pouvoir de la suprématie blanche tient à ce qu’on imagine que les Blancs ont tout inventé. Les Blancs n’ont bien sûr pas inventé le véganisme ». Dans le monde anglophone, de nombreuses femmes abolitionnistes, suffragistes et pacifistes, ont milité pour le végétarisme et établi des liens entre les mouvements et les causes bien avant que Singer n’entre en scène — notamment les courageuses sœurs abolitionnistes Sarah et Angelina Grimké. Elles ont rejeté la viande en partie parce qu’elles pensaient que cela accélèrerait « l’émancipation des femmes des corvées de cuisine ». Singer a fait fi de ces antécédents intellectuels en distinguant ses arguments prétendument rationnels de tous les plaidoyers émotionnels — à connotation féminine — qui l’ont précédé. Dans les années 1800, un diagnostic, la « zoophilpsychose », était même émis pour désigner le fait de se préoccuper excessivement des animaux, ce dont les femmes étaient supposées souffrir de façon disproportionnée. […] Nous pensons que le rôle de la consommation animale a été mal comprise et qu’un regard féministe peut nous aider à inscrire les droits des animaux dans une critique socialiste élargie du capitalisme.

    *

    « Un regard féministe peut nous aider à inscrire les droits des animaux dans une critique socialiste élargie du capitalisme. »

    Le capitalisme transforme les corps en machines. Comme leurs prédécesseurs sur les premières chaînes de production, les travailleurs d’aujourd’hui sont contraints d’agir comme des robots, que ce soit pour emballer des marchandises dans les entrepôts d’Amazon, ou pour conduire pour UPS ou Uber. Ce processus de mécanisation et de standardisation n’affecte pas seulement les corps des travailleurs humains, mais aussi celui des femmes non salariées, des vaches, des poulets et des porcs. Si, aux quatre coins du monde, les capitalistes sadiques peuvent contrôler les moindres mouvements d’un humain qui empile des boîtes, imaginez le contrôle qu’ils peuvent exercer sur une créature privée de droits qui souhaite simplement paître en paix.

    Le classique féministe de Silvia Federici, Caliban et la sorcière (2004), expose cette dynamique fondamentale. Son histoire du mouvement des enclosures met l’accent sur leurs dimensions genrées, décrivant le processus par lequel le capitalisme a progressivement transformé chaque femme en une « machine à produire de nouveaux travailleurs ». La privatisation de la terre par les riches s’est traduit par le fait que les paysans se sont retrouvés privés de ce qui était depuis longtemps une pratique habituelle : les droits communs d’accès aux champs et aux forêts pour assurer leur subsistance. Incapables de payer les loyers exorbitants exigés par les propriétaires terriens, les gens quittèrent la campagne pour chercher un travail salarié. Les hommes s’élevant au rang de salariés et les autres membres de la famille devenant subordonnés comme personnes à charge, les relations familiales se sont restructurées pour servir les nouveaux besoins du capital. Les femmes qui résistaient à leur assujettissement croissant et à leur servitude étaient punies par des violences sexuelles organisées, torturées comme hérétiques et sorcières, et contraintes à une surveillance et à une supervision accrues de leur sexualité et de leurs choix reproductifs. En d’autres termes, le mouvement des enclosures ne visait pas seulement à contrôler la terre, mais aussi les corps et leur capacité de reproduction — un processus qui, selon nous, s’étend aux animaux non-humains.


    Prenez un cochon.

    On peut voir la centralité de la reproduction au sein de la vie d’une ferme dans Gunda, un documentaire sorti début 2021, du célèbre réalisateur russe Viktor Kossakovsky et produit par Joaquin Phoenix […]. Tourné en noir et blanc, sans voix ni musique, le film est sobre et porte à la contemplation. La scène d’ouverture montre une truie, Gunda, donnant naissance à une portée de porcelets dans une grange remplie de paille. On suit leur croissance tout en croisant d’autres animaux de la ferme — un troupeau de vaches impatientes d’aller pâturer, un groupe de poulets explorant la cour. On observe Gunda pendant qu’elle surveille sa progéniture et on voit de combien d’efforts et de patience elle doit faire preuve pour les nourrir et les élever. Elle câline, renifle et allaite ses petits ; ils deviennent plus forts et plus joueurs. À l’approche de la fin, l’inévitable se produit : un camion arrive et ses bébés, chargés dans une cage, disparaissent soudainement. Nous ne voyons pas les humains ni ce qui arrive aux porcelets. Au lieu de cela, nous passons le reste du film avec Gunda, qui lutte pour surmonter sa perte. Alors qu’elle court autour de son enclos, les cherchant encore et encore, nous voyons un animal dépouillé de ce qui n’a jamais été vraiment à lui. Elle est une propriété, comme l’est sa progéniture. Rien n’a été donné ou pris, seulement possédé et vendu.

    Objectivement, Gunda a eu une belle vie pour un cochon — bien que le film montre que cela ne veut pas dire grand-chose. La plupart des truies, dont le seul rôle dans la vie est de produire un approvisionnement continu de nouveaux porcs, vivent dans un espace de la taille d’un réfrigérateur, ce qui est d’autant plus inquiétant quand on sait que certains de ces porcs dépassent facilement les 220 kilos. Une truie passe la majeure partie de sa grossesse dans une cage de gestation, trop petite pour elle pour faire plus de quelques pas à l’intérieur. Elle est ensuite déplacée dans une cage de mise à bas, dont l’industrie fait cruellement l’éloge pour son « confort » — une truie allaitante dans une cage de mise bas ne peut que se tenir debout ou s’allonger, ses mamelles dépassant dans une zone séparée où se trouvent ses porcelets. Après cinq semaines, quand ses petits sont enlevés sans ménagement, elle est artificiellement inséminée. Et le cycle recommence. En plus de la souffrance émotionnelle qu’elle éprouve incontestablement, elle souffre continuellement d’infections urinaires et vaginales, elle est plus vulnérable aux maladies (d’où la présence d’antibiotiques dans son alimentation), et développe un handicap physique dû à son inactivité. Une truie, en d’autres termes, vit dans une sorte de dystopie de violence reproductive invalidante, où sa capacité à grandir et à élever ses petits sont réduites à des processus mécaniques et à de simples profits.

    « Des milliers d’ouvriers mal payés passent leurs journées à insérer de force des objets dans les parties génitales d’animaux femelles pour les féconder. »

    Ce processus est officiellement appelé « production d’animaux de consommation ». « La consolidation de marges toujours plus restreintes a poussé l’industrie de la viande à trouver de nouvelles solutions efficaces et des profits inexploités dans le corps des animaux d’élevage », écrivent Gabriel N. Rosenberg et Jan Dutkiewicz dans un article pour le média New Republic en 2020. L’insémination artificielle a été une avancée majeure et s’est diffusée largement après la Seconde Guerre mondiale pour améliorer la productivité des vaches laitières. Aujourd’hui, des milliers d’ouvriers mal payés passent leurs journées à insérer de force des objets dans les parties génitales d’animaux femelles pour les féconder. Pour les bovins, le processus implique que des techniciens insèrent un bras dans l’anus de la vache pour aplanir manuellement le col de l’utérus avant l’insertion d’un pistolet de fécondation. Cette pratique permet aux éleveurs « de garantir que les animaux se reproduisent en suivant la cadence du marché plutôt que selon leur propre cycle biologique », expliquent Rosenberg et Dutkiewicz. La gestation est déclenchée de manière à ce que les animaux donnent naissance pendant les heures de travail normales, ce qui signifient qu’ils travaillent littéralement à l’heure. Dans le cadre du système de production, les cycles œstraux peuvent être synchronisés à l’échelle d’étables entières selon un processus standardisé qui donne des résultats standardisés.

    L’étude ethnographique exhaustive et éprouvante d’Alex Blanchette sur l’élevage industriel moderne, Porkopolis: American Animality, Standardized Life, and the Factory Farm, documente le travail humain que l’insémination artificielle de masse nécessite, incluant la « substitution par imitation de la présence et du comportement du verrat [porc mâle reproducteur, ndlr] ». Les gestionnaires appellent ce processus « stimulation » tandis que certains livres sur la production de porcs parlent de cette extension des contacts entre humains et animaux requis par l’industrie comme d’une « cour ». Dans La Politique sexuelle de la viande, Carol J. Adams ne s’embarrasse pas d’euphémisme et qualifie ce genre de rencontre comme étant du « viol ». Alex Blanchette explore aussi la dépendance de l’industrie à l’égard d’un composant pharmaceutique connu sous le nom de gonadotrophine chorionique équine, « un outil indispensable dans l’insémination artificielle des porcs dans les fermes industrielles nord-américaines ». Des entreprises placent dans des forêts privées d’Amérique du Sud des milliers de chevaux en semi-liberté — appelés « géniteurs » : une méthode d’élevage rentable qui ne nécessite ni nourriture ni soins vétérinaires. « Dans ces plantations de sang et de bois, il y a seulement trois étapes d’interventions humaines : la fécondation, les prélèvements sanguins hebdomadaires pendant les premiers mois de grossesse et l’avortement », écrit Blanchette. De longs tuyaux bruns pompent les chevaux décharnés. Un processus selon lequel seulement 70 % survivent, d’après l’auteur ; après quoi ils sont « renvoyés dans les bois pour commencer un nouveau cycle ». Un sérum fait à partir de leur sang transformé, injecté dans le cou des truies, supprime une partie de ce que l’industrie porcine appelle les « jours improductifs », accélérant la gestation pour que les humains puissent se mettre au travail en imitant les verrats et en violant les truies selon un calendrier étroitement contrôlé.

    L’expression « animaux d’élevage » est donc étonnamment appropriée quand on connaît l’exploitation sexuelle, reproductive et économique que les animaux sont forcés à endurer. Le mariage, après tout, est apparu à la fois comme un système patriarcal et un moyen de transférer des biens — terre, bétail, richesse et femmes. Un « mari » était un « maître » qui avait le droit de faire ce qu’il voulait de ses biens. Une dynamique de pouvoir qui existe toujours lorsque les partenaires et les propriétés d’un mari sont des êtres non consentants. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, les consommateurs, toutes tendances politiques confondues, continuent de croire que les animaux nous « donnent » de la viande, du lait, des œufs, et que la relation entre l’animal domestique et l’éleveur est naturelle. Qu’elle est justifiée lorsqu’elle est fondée sur le soin et l’amour. Les narratifs de l’attachement émotionnel sont au cœur de nos mythes sur la consommation de produits animaux, comme ils le sont de nos mythes sur le mariage et le foyer. Les histoires réconfortantes racontées aux enfants — auxquelles s’attachent d’innombrables adultes — sous-entendent que les animaux donnent sans douleur et instinctivement viande, lait, œufs aux éleveurs en échange de soin et de protection, évoquant un semblant d’échange équitable. S’il ne fait aucun doute que les éleveurs prennent soin de leurs animaux, voire les aiment, l’amour n’est pas un sentiment apolitique, surtout lorsque l’être aimé est une marchandise. Comme l’a fait remarquer de façon saisissante la théoricienne politique Claire Jean Kim : « Concernant les animaux, il est beaucoup trop facile pour nous de mélanger ce qui nous fait du bien sur le plan émotionnel » (ou, pourrions nous ajouter, ce qui nous profite économiquement) pour honorer ou agir en accords avec leurs « besoins, désirs et intérêts ».

    Comme Federici nous l’a confié, son travail universitaire est né de son activisme, la théorie suivant la pratique. Dans les années 1970 — à l’époque où Peter Singer développait ses théories sur les droits des animaux —, Federici faisait partie d’un mouvement appelé Wages for Housework in New York City. En pratique, c’était une alliance internationale de féministes qui, de diverses manières, demandaient à être rémunérées pour leur travail au foyer. Philosophiquement, elles cherchaient à enrichir le marxisme classique en révélant la centralité du travail genré sous le capitalisme, en particulier le travail reproductif et le care, qui n’est généralement pas valorisé ni payé. Le marxisme se focalise sur le travail salarié, disaient-elles, ignorant toutes les formes de travail non payés qui font fonctionner notre société et notre économie. Oui, le travailleur gagne un salaire puis achète des marchandises. Mais qui donne naissance et s’occupe du travailleur ? Qui cuisine les denrées ? Comme l’a révélé le mouvement Wages for Housework, les femmes et épouses ont longtemps été privées de rémunération au motif que leur nature féminine impliquait un dévouement désintéressé à l’égard des autres, et qu’elles travaillaient soi-disant par amour. De même, on nous vend une image idéalisée et aseptisée de la vie à la ferme. Comme pour le travail humain, les dimensions reproductives de la production de viande, de lait et d’œufs sont trop souvent ignorées — probablement parce que les tourments endurés par ces animaux contredisent les images paisibles et bucoliques qui réconfortent les consommateurs.

    « Les narratifs de l’attachement émotionnel sont au cœur de nos mythes sur la consommation de produits animaux. »

    Mais soyons honnêtes. Il est impossible d’avoir un approvisionnement constant en viande fraîche, en lait ou en œufs sans que de nouveaux animaux naissent constamment. Il y a bien plus de 20 milliards de vaches, cochons, moutons et poulets dans le monde aujourd’hui, et chacun d’entre eux est sorti d’un œuf ou d’un vagin. L’importance des cycles reproductifs des femelles dans cette chaîne d’approvisionnement sans fin d’êtres vivants est peut-être plus évidente dans l’industrie du lait et des œufs. Bien que l’emballage commercial suggère le contraire, les œufs et le lait ne sont pas simplement produits, ils sont des composants clés d’un processus reproductif, générateur de vie, que Adams appelle « protéine féminisée ». La production d’œufs dépend bien sûr d’oiseaux dotés d’ovaires. Et les vaches femelles ne produisent pas spontanément du lait — des bébés doivent naître pour ce faire. Lorsque les vaches ne peuvent plus donner naissance ou, dans le cas de poules, pondre un nombre assez rentable d’œufs par jour, elles sont tuées. Tout cela est vrai, qu’il s’agisse de la petite ferme la plus « humainement » gérée ou de l’énorme installation industrielle qui détient des centaines de milliers d’animaux. Au moment où une vache laitière type est envoyée à l’abattoir dans ce pays [États-Unis, ndlr], elle aura produit en moyenne 26,6 litres de lait par jour — environ 2,5 fois plus qu’il y a cinquante ans. Ce lait sera aspiré des mamelles non pas par son bébé, qui n’aurait besoin que d’une petite partie de la quantité produite, mais par des machines. Une vache laitière produit tant de lait qu’il y a des chances qu’elle se retrouve boiteuse à cause de troubles osseux. Il est également très probable qu’elle vive avec des épisodes de mastite [infection mammaire, ndlr] : une infection dont quiconque a déjà allaité redoute les effroyables horreurs qu’elle cause.

    Peu après leur arrivée au monde, tous les animaux d’élevage sont sexués. Dans les couvoirs, les poussins sont triés par milliers par des travailleurs qui sont parmi les plus susceptibles de subir des lésions dues à un stress répété. Les femelles, valorisées pour les œufs qu’elles pondent au cours de leur cycle de reproduction, sont ensuite envoyées dans un centre de ponte pour y passer une vie courte et dégradée dans un espace plus petit qu’un écran d’ordinateur portable. Les mâles, en revanche, sont tout simplement considérés comme des déchets et sont immédiatement éliminés par suffocation, électrocution ou macération (en passant dans un grand broyeur). Pour les vaches, la naissance de bébés mâles, jugée incommodante, a conduit à la création de l’industrie de la viande de veau — une façon pour les producteurs de créer du profit à partir d’une inépuisable réserve de bébés animaux qui seraient autrement inutiles.


    Qu’est-ce que cela signifierait de respecter et honorer les animaux comme Claire Jean Kim nous y invite ? Les féministes socialistes se battent pour obtenir un salaire lié aux travaux ménagers ; nous ne soutenons évidemment pas que les animaux devraient être considérés comme des travailleurs méritant un salaire et des avantages, à l’instar de leurs homologues humains. Il n’y a aucun moyen d’indemniser Gunda ou la vache dont on a appris à ne pas entendre les « cris d’angoisse ». Au contraire, à la suite de Marx, nous pensons que toutes les créatures ont un être générique [Gattungswesen1], un être que les modes de production capitaliste aliènent de différentes façons. Tout d’abord, respecter l’être générique d’une vache, d’une truie ou d’une poule nécessite l’élaboration d’un régime économique et juridique qui la reconnaisse comme une personne vivante et non comme une chose.

    Le féminisme socialiste offre à nos yeux un cadre précieux — et jusqu’à présent insuffisamment utilisé — pour comprendre la nature cruelle et destructrice des industries animales. Ce n’est qu’en élargissant l’analyse socialiste féministe au-delà de l’humain que nous pouvons pleinement saisir la dépendance du capitalisme à l’égard de l’enfermement, le contrôle et la privatisation des capacités régénératives de la vie — et comprendre pourquoi les conservateurs, et l’alt-right2 en particulier, voient les véganes comme une menace existentielle. En anglais, « milk » est à la fois un nom — « un fluide blanc opaque riche en graisses et en protéines, sécrété par les mammifères femelles pour nourrir leurs petits », d’après l’Oxford English Dictionary — et un verbe qui signifie « exploiter pour le profit ». C’est en contraignant et marchandisant la reproduction des humains et des animaux non-humains que le capitalisme se reproduit. Comme Federici l’a expliqué, « la classe capitaliste a toujours besoin d’une population sans droits, dans les colonies, dans la cuisine, dans la plantation », et, comme ces exemples l’indiquent, dans la ferme et dans l’abattoir. Ainsi que l’ont montré les féministes socialistes telles que Federici, le capitalisme s’est développé en encourageant et en contraignant les femmes à accepter leur rôle de nourrice désintéressée comme naturel, inévitable et éternel. Au fil des siècles, les gens se sont soulevés et ont revendiqué un ensemble de mesures et de perspectives pour les personnes désignées comme femmes — autre chose qu’une vie entière de vaisselle, de couches et de rapports sexuels sur demande. Les femmes ont exigé de contrôler si elles souhaitent avoir des relations sexuelles et, le cas échéant, comment et si elles souhaitent être enceintes, avorter, accoucher et allaiter. Le capitalisme nous a cependant persuadés de revoir à la baisse les attentes que nous avons envers nos semblables. Une perspective féministe socialiste nous pousse à nous demander de quelle manière nous en sommes venus à considérer comme allant de soi la mécanisation violente, le contrôle des utérus, des poitrines et des capacités reproductives des autres animaux pour le profit — et les profondes inégalités et la destruction qui en découlent.

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    « Une perspective féministe socialiste nous pousse à nous demander de quelle manière nous en sommes venus à considérer comme allant de soi la mécanisation violente, le contrôle des utérus. »

    […] En 1758, le naturaliste suédois Carl Linné a introduit le mot « mammalia » dans la taxinomie zoologique : un terme signifiant littéralement « du sein ». Ce faisant, Linné rompait avec deux mille ans de tradition, abandonnant le mot canonique d’Aristote « quadrupedia » et, plus radicalement encore, incluant les êtres humains dans la même catégorie que les autres animaux. Ainsi que l’a pourtant suggéré l’historien des sciences Londa Schiebinger, les humains n’ont été intégrés à la famille animale que par le biais d’une partie du corps spécifiquement sexuée, et à l’époque profondément racialisée. Et comme le fait remarquer Schiebinger, les mamelles productrices de lait ne sont fonctionnelles que chez la moitié des animaux de ce groupe, et d’autres distinctions plus universelles auraient pu être retenues (nous aurions tout aussi bien pu être pilosa, les poilus, ou aurecaviga, les oreilles creuses). Le sein était porteur d’un pouvoir politique et social particulier, notamment par sa capacité à produire du lait et nourrir les petits : il était déjà considéré comme animal. En d’autres termes, c’était une partie du corps qui pouvait relier les humains et les animaux d’une manière acceptable tout en préservant la supériorité masculine.

    Les corps des hommes n’étaient pas explicitement liés aux animaux ; en revanche, leur cerveau était censé nous différencier (le terme utilisé par Linné pour notre propre espèce était « Homo sapiens », « homme de raison »). Suivant Schiebinger, le terme « mammifère » ne peut pas être appréhendé sans une compréhension plus large des inquiétudes liées à la volonté des femmes de devenir des citoyennes à part entière et d’exercer un pouvoir en dehors du foyer — ce qui façonnait la dynamique politique et économique de l’époque. Le terme « mammifère » rappelait à toutes les femmes la place qui était la leur dans la nature et dans la société : celle de productrices de lait. Le terme « mammifère » peut donc être vu comme un rappel de l’ordre capitaliste, patriarcal, raciste et spéciste qui place la masculinité blanche au-dessus de tout — autant de concepts qui imprègnent le lait que les gens de droite boivent avec tant de fierté. Mais en tant que féministes socialistes, nous pouvons également entendre dans ce mot un appel à la camaraderie. Les autres espèces ne méritent pas seulement notre sympathie parce qu’elles souffrent, mais notre solidarité parce qu’elles sont aussi exploitées et dépossédées. Notre statut de mammifère peut nous rappeler notre animalité partagée et le fait que notre économie dépende de l’exploitation d’humains et d’innombrables autres espèces.


    Comme le montre l’exemple de l’extrême droite, le spécisme nuit en fin de compte aux êtres humains car il imprègne forcément nos relations mutuelles et justifie l’oppression et l’exploitation (un peu comme il a été démontré que le racisme a des conséquences dévastatrices et même mortelles pour les Blancs ou que la misogynie nuit aux hommes). D’après le théorimilkcien politique Will Kymlika, au moins dix études de sociologie et de psychologie revues par des pairs montre que la croyance en la hiérarchie des espèces est « systématiquement associé à une plus grande déshumanisation des groupes humaines défavorisés ou marginalisés ». Cette constatation se reflète directement dans les répugnantes « milk party3 », mais elle se manifeste aussi dans les pratiques quotidiennes de l’agriculture animale industrielle et son traitement impitoyable des êtres humains. Les communautés pauvres noires, immigrées et handicapées subissent de manière disproportionnée les effets négatifs de la production de viande sur la santé et les abus notoires du secteur en matière de travail. Bien que les traumatismes infligés aux gens et aux animaux par ces industries ne soient pas les mêmes, ils sont étroitement liés. Nous sommes tous pris dans le même système capitaliste raciste, sexiste, colonial et écologiquement catastrophique.

    La célèbre autrice et militante pour la libération des Noirs Angela Davis a fait une observation similaire durant une conversation publique avec Astra [Taylor], l’année passée. « La hiérarchisation des humains conduit également à des définitions restreintes de qui compte comme humains, et la brutalisation des animaux est liée à la brutalisation des animaux humains », disait-elle ainsi, précisant que son véganisme est associé à une vision radicalement démocratique de transformation sociale, à la fois antiraciste, féministe, anticarcérale et anticapitaliste. « Si nous voulons nous engager dans des luttes permanentes pour la liberté et la démocratie, nous devons reconnaître que les questions deviendront de plus en plus vastes », continuait-elle. « Je ne sous-entends pas que la trajectoire de l’histoire est automatique. Mais nous avons été témoins d’une notion toujours plus étendue de la nature de la démocratie. Et je ne vois pas comment nous pouvons exclure nos compagnons non-humains avec qui nous partageons cette planète ». Et Davis d’estimer que la question de la solidarité inter-espèces « sera un terrain de lutte très important pour la période à venir ».

    « La libération humaine et la libération animale sont donc imbriquées. La brutalisation de tous les êtres, comme l’a affirmé Davis, est liée. »

    Un nombre croissant d’études examinant les liens complexes entre les hiérarchies humaines basées sur la race, le sexe et le handicap d’une part, et la dévalorisation des animaux d’autre part, étaie la vision radical de Davis. Pour Syl Ko — autrice, aux côtés de sa sœur Aph Ko, de réflexions sur les intersections entre le racisme anti-noir et le spécisme —, les conceptions occidentales d’« humain » et d’« animal » sont en fait des « termes raciaux » : ce sont des idées façonnées par la hiérarchie raciale pendant plus de cinq siècles. Les opprimés ont longtemps été comparés à des animaux en opposition à une image privilégiée et idéalisée de la masculinité blanche, présentée comme le sommet de l’humanité. Selon les mots de Claire Jean Kim, « la race a été énoncée en partie comme une mesure de l’animalité, un système de classification qui ordonne les corps humains selon qu’ils soient de nature animale ou non, avec toutes les implications qui en découlent ». Ainsi, comme l’a indiqué Aph Ko lors d’une récente interview, reconnaître une hiérarchie d’espèces ne consiste pas à ajouter une nouvelle oppression à une longue liste d’inégalités sociales, mais plutôt à reconnaître comment les catégories humaines de différence ont été façonnées par les idées d’animalité — plus précisément par une animalité rabaissée et méprisée. En raison de cette histoire entremêlée, les sœurs Ko affirment que les défenseurs des animaux feraient bien de considérer la justice raciale comme un élément central de leurs travaux, et vice versa. Une perspective qu’elles appellent « Black veganism » — une philosophie en tous points opposée à l’idéologie misogyne de ces suprémacistes blancs avides de lait.

    La libération humaine et la libération animale sont donc imbriquées. La brutalisation de tous les êtres, comme l’a affirmé Davis, est liée. Tout comme nous demandons à la gauche d’élargir le cercle de ses préoccupations, les défenseurs des animaux doivent adopter une analyse globale qui comprenne les interconnexions existantes entre des questions apparemment distinctes, depuis les mauvais traitements flagrants infligés aux travailleurs agricoles souvent immigrés qui produisent notre nourriture jusqu’au système raciste de sanctions pénales de ce pays qui emprisonne des millions de personnes, en passant par l’obscène concentration de richesse et de pouvoir que notre économie impérialiste permet. Alors que nous pensons qu’il est essentiel de manger davantage de végétaux si nous voulons réduire les souffrances et atténuer les pires effets du changement climatique, nous savons également que changer uniquement le contenu de notre assiette demeure insuffisant. C’est pourquoi le véganisme n’a jamais vraiment été uniquement une question d’alimentation. Les grandes entreprises sont heureuses de nous vendre des produits biologiques, de nouveaux et perfectionnés burgers végétariens et des « laits » de noix sophistiqués en même temps que les variétés traditionnelles d’origine naturelle, tant qu’elles peuvent payer des salaires de misère, contrôler les chaînes d’approvisionnement, détenir la propriété intellectuelle et récolter les profits. Nous avons besoin de plus que de produits végans à consommer : nous avons besoin d’un changement de paradigme.


    Certains militants de gauche aiment citer ce poème de Percy Shelley, « La mascarade de l’anarchie » :

    Debout ! comme des lions
    après le repos, en nombre invincible !
    Secouez vos chaînes à terre, comme une rosée
    Qui dans votre sommeil serait tombée sur vous !
    Vous êtes beaucoup ; ils sont en petit nombre4.

    Il est utile de rappeler que, comme un nombre étonnant de radicaux romantiques et de socialistes utopiques, les « nombreux » Shelley ont exprimé leur préoccupation à l’endroit des animaux. Shelley a écrit deux essais influents dénonçant le carnivorisme, en commençant par A Vindication of Natural Diet publié en 1813, suivi peu après par On the Vegetable System Diet (le mot « végétarien » ne sera inventé que deux décennies plus tard). Bien que ses arguments s’appuient sur des sources grecques antiques et hindoues, le titre du premier traité fait néanmoins écho au célèbre A Vindication of the Rights of Women, rédigé par la féministe Mary Wollstonecraft — la mère de la compagne de Percy, qui partageait des opinions similaires (le protagoniste de son fameux roman Frankenstein refuse de manger de la chair). Les deux Shelley comprenaient que la consommation de viande était reliée à une structure de pouvoir qui causait une souffrance immense et évitable. Selon Shelley, la production de viande contribuait à la mauvaise gestion des ressources naturelles, à la pénurie alimentaire (puisque les céréales qui pourraient nourrir les humains sont données aux animaux) et à l’inégalité économique.

    L’appétit pour les produits animaux et pour le profit sont effectivement liés au capitalisme depuis son origine). Au XVIe siècle, l’essor du commerce de laine est à l’origine du mouvement des enclosures. Avant que l’élite patricienne ne remplisse la campagne de bovins et commence à produire de la viande à grande échelle, elle a converti des terres arables en pâturages pour les moutons. Comme l’a dit le philosophe du XVIe siècle Thomas Moore, « Les troupeaux innombrables de moutons qui couvrent aujourd’hui toute l’Angleterre. Ces bêtes, si douces, si sobres partout ailleurs, sont chez vous tellement voraces et féroces qu’elles mangent même les hommes, et dépeuplent les campagnes, les maisons et les villages.5 » Très vite, des chèvres, des porcs et du bétail ont été utilisés pour dévorer et enfermer le soi-disant « nouveau monde ». Dans Creatures of Empire: How Domestic Animals Transformed Early America, Virginia Anderson révèle comment les colons ont consciemment enrôlé les créatures qu’ils nommaient bétail dans la cause de l’expansion coloniale et de l’enceinte capitaliste, les transportant à travers l’Atlantique pour aider à « civiliser » le continent. Les animaux importés étaient des pions dans l’accaparement impérialiste et la destruction des terres et des modes de vie autochtones. Les colons ont construit un système de propriété foncière qui privilégiait le mouvement de leurs animaux et les droits de pâturage au détriment des revendications territoriales et des droits de chasse autochtones. Le bœuf est devenu une icône de la culture américaine et un symbole de la Destinée manifeste, avec des communautés assiégées déplacées dans des réserves et des buffles chassés jusqu’à l’extinction pour faire place au bétail. (La domestication des animaux était également à l’origine des maladies zoonotiques propagées par les Européens, qui ont ravagé les populations autochtones dépourvues d’immunité.)

    « Non seulement l’agriculture industrielle est l’une des principales causes de la déforestation et des changements climatiques, mais elle nous expose aussi à un risque croissant de pandémies. »

    « La vision de la nature qui s’est développée sous le régime de la propriété privée et de l’argent est un mépris véritable et une dégradation concrète de celle-ci », observait Marx en 1843. Bien qu’il ne soit pas allé au bout de cette idée de façon systématique, il a cité de manière approbatrice Thomas Müntzer, prêtre allemand radical du XVIe siècle : » Toutes les créatures ont été transformées en propriété, le poisson dans l’eau, les oiseaux dans l’air, les plantes sur la terre — tous les êtres vivants doivent aussi devenir libres. » Marx n’était évidemment pas un partisan de la cause animale. Ses descriptions les plus célèbres de ce à quoi le communisme ressemblerait — on pourrait « chasser le matin, pêcher l’après-midi, élever du bétail le soir, critiquer après le dîner » — ne décrit guère un paradis végan. À l’exception notable de Cuba, les pays socialistes se sont généralement montrés violents à l’égard des animaux et ont exploité la nature de la même manière que leurs concurrents soumis au marché. Nous pensons néanmoins que nos semblables ne seront jamais émancipés au sein du paradigme capitaliste. Nous pensons qu’il en va de même pour les humains dans un modèle anthropocentrique et spéciste.

    Deux siècles après que Shelley ait écrit ses missives, les arguments en faveur de l’abstinence sont encore plus convaincants. Entre l’agriculture, l’élevage et les cultures fourragères, l’industrie de l’élevage dévore 40 % de la surface habitable de la planète. Non seulement l’agriculture industrielle est l’une des principales causes de la déforestation et des changements climatiques (une étude récente prévoit que les émissions de gaz à effet de serre des plus grandes entreprise de viande et de produits laitiers dépasseront bientôt celles des plus grandes compagnies pétrolières), mais elle nous expose aussi à un risque croissant de pandémies ; de nouvelles zoonoses et bactéries résistantes aux antibiotiques sont produites dans les fermes industrielles surpeuplées — y compris des agents pathogènes qui pourraient un jour faire passer le Covid-19 pour un simple rhume. […] Les industries animales sont les principaux moteurs de l’extinction de masse : jusqu’à 150 espèces disparaissent chaque jour, alors que les humains et les animaux d’élevage représentent désormais plus de 96 % de la biomasse mammifère de la planète. Remplacer les animaux sauvages avec des milliards d’être génétiquement identiques réduit radicalement la biodiversité tout en augmentant notre vulnérabilité, tout cela pour augmenter le bénéfice des entreprises. Le traitement et le sort des animaux domestiques sont indissociables de la survie des animaux sauvages et de la nôtre.


    Ce sont des questions urgentes qui devraient préoccuper tous les militants de gauche, en particulier celles et ceux qui se considèrent comme socialistes et féministes. […] Les socialistes prompts à remettre en question la propriété privée interrogent rarement la propriété animale, ou n’attirent que peu l’attention sur les conséquences destructrices des industries animales. […] Malheureusement, le mouvement dominant de défense des animaux a contribué à isoler cette cause des autres mouvements de justice sociale à gauche. La recrudescence de porte-paroles célèbres (y compris des personnalités bien intentionnées comme Phoenix), les pitreries souvent offensantes de PETA et la logique utilitariste controversée de Peter Singer ont toutes contribué à cet isolement. L’accent mis sur la santé personnelle peut également s’avérer être mauvaise stratégie politique. En réfléchissant à l’immense succès de The Jungle, son roman exposant les horreurs de l’industrie de l’emballage de viande, l’écrivain socialiste Upton Sinclair a fait cette célèbre remarque : « J’ai visé le cœur du public et, par accident, je l’ai touché à l’estomac. » Une remarque similaire s’applique aux militants contemporains qui, déterminés à ne pas apparaître comme des donneurs de leçons, ont choisi de souligner les bienfaits physiques du végétarisme dans l’espoir que cibler l’estomac pourrait offrir un moyen détourné d’ouvrir l’esprit. En offrant littéralement une carotte (idéalement biologique et joliment spiralée) au lieu d’un bâton dans leur quête pour convertir les gens à un régime à base de plantes, les réformistes soucieux d’inspirer la solidarité entre les espèces ont simplement fait appel à la vanité des gens — ce qui n’est pas vraiment une base stable pour un mouvement politique puissant ou durable.

    Cette tactique a également contribué à l’image du véganisme comme un domaine de Blancs privilégiés qui ne sont pas confrontés à des menaces plus urgentes pour leur survie (en réalité, la grande majorité des végétariens du monde ne sont pas blancs et, en Amérique du Nord, les Blancs sont un peu moins nombreux à adopter le végétarisme que les autres groupes). Comme l’a exposé l’auteur et spécialiste de l’alimentation A. Breeze Harper dans son brillant Sistah Vegan: Black Women Speak on Food, Identity, Health and Society, les livres et magazines végétaliens populaires grand public véhiculent sans relâche des représentations racistes, hétéronormatives et capacitistes de ce à quoi devrait ressembler un mangeur éthique. Un végétalien, dans le langage de la gamme de livres de régime à succès, devrait être une « connasse maigre » — blanche, aisée et mince. L’association du véganisme avec la beauté et le bien-être a également porté atteinte à sa réputation en renforçant l’idée que ce que nous mangeons n’est qu’une question de préférence personnelle. « Devenir végétalien » est considéré comme un mode de vie de plus, proposé sur un marché déjà saturé.

    « De nombreux militants de gauche restent attachés à l’idée de dominer la nature au nom du progrès social. Ils feraient bien de réfléchir à la mentalité coloniale dont est issu cet antagonisme destructeur. »

    Néanmoins, le fait que certains végétaliens puissent être ennuyeux, malavisés — ou pire — n’est pas une raison pour que les gens de gauche rejettent la question de la libération animale ou accordent un blanc-seing à certaines des plus grandes entreprises du monde. (Si être ennuyeux était le test décisif pour être de gauche, nous serions effectivement une petite cohorte.) En plus de critiquer et de combattre sans relâche les pratiques commerciales répréhensibles, nous pensons que les féministes et les anticapitalistes ont le devoir de poser une question plus profonde : qu’est-ce qui fonde le droit de notre espèce à marchandiser et à déposséder d’autres êtres sensibles ? Qu’est-ce qui donne à notre espèce le droit d’exploiter violemment les capacités sexuelles et reproductives d’un autre animal au service du capital ? Dans une lettre de 1875, Friedrich Engels se demandait si la lutte de la classe ouvrière pourrait être favorisée par une notion élargie de la solidarité. Elle pourrait « grandir jusqu’à embrasser toute l’humanité et l’opposer, comme une société fraternelle vivant dans la solidarité, au reste du monde — le monde des minéraux, des plantes et des animaux ». Aujourd’hui, de nombreux militants de gauche restent attachés à l’idée de dominer la nature au nom du progrès social. Ils feraient bien de réfléchir à la mentalité coloniale dont est issu cet antagonisme destructeur. Les sociétés indigènes et les philosophies politiques ont longtemps suivi une approche différente : la terre n’est pas une ressource à épuiser mais quelque chose dont les humains font partie et avec laquelle ils sont en relation. Dans de nombreuses communautés autochtones, les écologies et les espèces locales sont considérées comme des nations avec des droits envers lesquels les humains ont des responsabilités.

    Alors que les visions du monde autochtones et les préceptes végans occidentaux peuvent parfois se trouver en tension, tous deux remettent en question l’idée que la nature — et les animaux — ne sont que des biens. Ils pourraient dès lors devenir de puissants alliés contre l’agriculture animale industrielle. Les tentatives anthropocentriques de conquête de la terre nous ont conduits à une situation d’urgence climatique et à la sixième extinction ; elles ont intensifié la concentration des richesses et exposé tout le monde au risque de nouvelles pandémies virulentes. Il nous est impossible d’être solidaires contre la planète si nous souhaitons continuer de vivre en son sein.

    Comme Carol Adams, nous voyons le véganisme comme « un acte d’imagination », un début et non une fin en soi. C’est une catégorie ambitieuse. Une reconnaissance de valeurs qui ne peuvent pas s’exprimer complètement dans le monde tel qu’il existe actuellement. Refuser de consommer des produits d’origine animale n’est pas un acte de renonciation mais un engagement volontariste afin d’œuvrer à l’avènement d’une société plus émancipatrice, égalitaire et écologiquement durable. Ce processus de transformation structurelle peut être facilité par un changement dans la compréhension de soi : s’identifier à d’autres créatures — reconnaître Gunda et ses porcelets comme des congénères et non comme des marchandises — tout en honorant nos innombrables différences, c’est une façon de défier la politique perpétuelle de division et de conquête du capitalisme.

    Traduit de l’anglais par la rédaction de Ballast | Astra & Sunaura Taylor, « The Socialist Feminist Case for Animal Liberation », Lux, n° 3.
    Illustrations de bannière et de vignette : Bob Thompson

    1. « La division du travail est l’expression économique du caractère social du travail dans le cadre de l’aliénation. Ou bien, comme le travail n’est qu’une expression de l’activité de l’homme dans le cadre de l’aliénation, l’expression de la manifestation de la vie comme aliénation de la vie, la division du travail n’est elle-même pas autre chose que le fait de poser, d’une manière devenue étrangère, aliénée, l’activité humaine comme une activité générique réelle, ou comme l’activité de l’homme en tant qu’être générique. […] Mais l’homme n’est pas seulement un être naturel, il est aussi un être naturel humain ; c’est-à-dire un être existant pour soi, donc un être générique, qui doit se confirmer et se manifester en tant que tel dans son être et dans son savoir. » Manuscrits de 1844
    2. De alternative right : partie de la droite étasunienne qui rejette le conservatisme classique du parti républicain et milite, entre autres, pour le suprémacisme blanc [ndlr].
    3. Une « milk party » (fête du lait) est une fête pour laquelle les invités sont tenus d’arriver avec un gallon de lait à offrir à l’hôte. Les invités ignorent généralement à quoi servira ce lait, l’hôte révélant ce qu’il en fera durant la fête [ndlr].
    4. Traduction de Félix Rabbe.
    5. Traduction de Victor Stouvenel.
    BALLAST • Féminisme socialiste et libération animale
     
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