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Extrait de Le socialisme contre l'autorité de George Ernestan

Discussion dans 'Politique et débats de société' créé par Oi_Polloi, 7 Mai 2009.

  1. Oi_Polloi
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    Oi_PolloiWebmaster d'Anarkhia.Org Membre actif

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    Août 2005
  2. libertaire, anarchiste, anarcho-communiste, internationaliste, auto-gestionnaire, synthèsiste
    Les conclusions pratiques du marxisme

    Les conclusions marxistes aboutissent à un ensemble de prédictions prévoyant la disparition du capitalisme dans un délai plus ou moins rapproché.

    Mais cette condamnation formelle du régime se garde bien de faire intervenir tout autre élément que l’économique et se proclame pompeusement «une condamnation historique ».

    À vrai dire, point n’est besoin d’avoir pâli sur des monceaux de littérature marxiste pour croire tout bonnement que les régimes capitalistes actuels ne sont pas plus éternels et immuables qu’autre chose et qu’un jour ils ne seront plus. Mais, fidèles à leur système, les marxistes ne se contentent point d’une volonté de lutte. Ils ne veulent laisser aucune place à l’imprévisible et au jeu des facultés humaines. Ils prétendent, à l’aide de leur fameuse méthode déterministe économique, PROUVER, d’une manière inattaquable et mathématique, comment le capitalisme DOIT historiquement disparaître. C’est ce que les marxistes appellent le « processus de décomposition » ou, mieux, « l’évolution catastrophique du capitalisme ».

    Bornons-nous à en extraire l’essentiel, sous forme de propositions :

    Le capitalisme, en se développant, se concentre de plus en plus ; le capital finit ainsi par être centralisé entre les mains d’une infime minorité.

    Dans cette course effrénée, le petit capital et les classes intermédiaires se trouvent fatalement éliminés et rejetés dans le prolétariat. Selon Marx, la loi inéluctable du capitalisme exige qu’il abaisse constamment le salaire réel, en conséquence la vie du prolétariat doit devenir économiquement et graduellement inférieure.

    À un certain moment, il n’y aura donc en présence que cette infime minorité, maîtresse de tout, devant l’immense majorité ne possédant rien. Celle-ci ayant acquis une « conscience de classe », organisée dans les partis à base marxiste, donnera le coup d’épaule final à l’édifice, et le règne du prolétariat commencera.

    Là s’arrête l’oracle marxiste. D’aucuns pensent qu’il n’eût pas dû s’arrêter en si bon chemin et livrer quelques précieuses prophéties concernant la période constructive du socialisme... Quand les formes sociales actuelles disparaîtront, quand le capitalisme sera mort, nos neveux ne manqueront pas de profonds économistes pour leur démontrer comment et pourquoi cela devait arriver... Revenons-en à l’heure présente.

    Ce qui importe aux socialistes d’aujourd’hui, c’est de bien connaître les facteurs en présence et, enrichis de l’expérience, déterminer les meilleures méthodes de lutte contre ce qu’ils considèrent comme inique et absurde pour le remplacer par ce qu’ils estiment juste et nécessaire.

    ●●●

    Tout en n’accordant aux prophéties marxistes que leur juste importance, nous devons cependant souligner qu’à l’expérience elles se sont, dans l’ensemble, révélées FAUSSES.

    Il est inexact qu’en se développant le capitalisme se soit centralisé. Sans doute par l’entremise de cartels, groupes financiers, etc., le capitalisme tend à une organisation plus rationnelle, mais le capital se décentralise et devient de plus en plus anonyme par la constitution en sociétés par actions des moyennes et grandes entreprises. À ce propos, remarquons que, dans ses théories sur les mouvements du capital, Marx n’a pas suffisamment tenu compte (cela était peu développé à son époque) de la spéculation et du jeu effréné que permettent le système boursier et les pratiques modernes du crédit, procédés qui entrent pour une part immense dans le mouvement des fortunes d’aujourd’hui, et dont les règles déroutent les économistes les plus savants.

    Il est inexact que les classes dites moyennes aient disparu ou soient en voie de disparition par le développement de l’économie capitaliste. Les petits commerçants, boutiquiers, artisans, paysans (propriétaires, fermiers, métayers), employés, fonctionnaires, représentants de professions libérales, artistes, techniciens, etc., constituent, dans nombre de pays, une masse numériquement supérieure au prolétariat compris dans le sens « ouvrier ». Ce dernier terme lui-même devient singulièrement élastique et la conception simpliste de la « lutte de classes » peut amener à des anomalies bizarres. C’est ainsi que l’ouvrier chinois est le frère de classe de l’ouvrier américain qui gagne huit ou dix fois davantage. Par contre, le petit paysan ou boutiquier, se débattant contre la ruine, serait « l’ennemi de classe » du maître d’école ou du chef de gare, dont la situation matérielle est bien souvent meilleure. Le propre du capitalisme fut précisément de multiplier, plus qu’aucun autre régime, les catégories économiques et sociales.

    Il est inexact que le capitalisme doive nécessairement abaisser les salaires. Il peut aussi faire le contraire, et il le fit parfois.

    Les rigides prédictions marxistes s’appliquent le plus souvent à faux sur le capitalisme parce que ce dernier est doué de la plus grande souplesse. C’est précisément cette qualité qui rend ce régime le plus résistant et le plus difficile à abattre.

    Soulignons enfin, que devant la crise désastreuse que le capitalisme traverse actuellement (et dont il mourra peut-être) les économistes marxistes se montrent tout aussi désorientés que les économistes bourgeois. Toute leur science leur permet d’enregistrer les faits, d’accabler le capitalisme de malédictions et de lui prédire les pires calamités.

    C’est un assez maigre résultat, mais le marxisme, pareillement à la plus belle fille, ne donne que ce qu’il peut. Car l’insuffisance du marxisme ne réside pas tant dans les aléas de ses explications et prévisions que dans son ignorance ou son mépris des réalités, dès l’instant qu’elles échappent à sa compétence, ou ne rentrent pas dans les cadres de son système...

    Toutes les erreurs de sa philosophie se démontrent ici nettement. En étudiant les problèmes révolutionnaires, les marxistes tiennent rigoureusement compte de tous les facteurs qui y interviennent, sauf des hommes qui doivent faire cette révolution.

    Dans la meilleure des hypothèses, il ne subsiste du marxisme qu’une méthode d’examen historique. Comme tout système, il permet de tout y ramener, mais il se limite, en définitive, à une explication du capitalisme et à des prédictions concernant sa fin. À la mort du capitalisme, le marxisme disparaît avec lui.

    C’est pourquoi le marxisme n’a aucune valeur permanente et constructive ; son rôle historique se sera borné à prononcer l’oraison funèbre de la bourgeoisie.

    Tout ceci n’est du reste qu’une brève mise au point ; ce n’est pas l’essentiel de nos reproches. Nous songeons plutôt à la transposition des erreurs générales du marxisme dans le domaine de la lutte sociale.

    Sans détour, nous accusons cette doctrine et ce mouvement d’avoir faussé le sens des réalités, d’avoir entraîné le socialisme vers une déformation, trahissant les intérêts du prolétariat et de l’humanité.

    La déviation autoritaire du socialisme

    Théoriquement, les particularités du marxisme ne touchent donc en rien aux conclusions générales du socialisme, à savoir la suppression de l’exploitation de l’homme, parallèlement à la disparition de l’autorité politique, du pouvoir d’État.

    Toutefois, dans la pratique, la machinerie théorique de Marx se traduisit logiquement par la plus sommaire des tactiques.

    Ne s’embarrassant d’aucune considération morale et psychologique, se souciant peu d’idéalisme, s’en remettant à ce personnage tout à fait imaginaire appelé « l’Histoire », Marx et ses adeptes n’avaient aucune crainte concernant l’évolution du mouvement social. À part les inconvénients inhérents à toute bataille, celle-ci ne pouvait aboutir qu’au triomphe du prolétariat. Les voies et moyens qu’il empruntait importaient donc peu et l’on s’arrêta aux plus simplistes.

    « Puisque l’État est le pouvoir, il suffit de s’en emparer et employer sa toute-puissance pour construire et imposer le socialisme. »

    Du coup, toutes les conclusions libertaires et essentielles du socialisme furent reléguées dans les derniers rayons de bibliothèques. Elles furent considérées comme l’idéal lointain des générations futures, tellement lointain que les marxistes ne tardèrent pas à le perdre de vue, à l’oublier, et, pour les plus ignorants, à le nier.

    Cette attitude paradoxale explique les ahurissantes contradictions qui se rencontrent chez les théoriciens autoritaires Nous ne pouvons mieux faire, à ce propos, qu’en citant un texte, le premier en date et en importance, extrait du manifeste de Marx-Engels, 1847 :

    « Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe régnante, et comme classe régnante détruit violemment les anciens rapports de production, il détruit, en même temps que ces rapports de production, les conditions d’existence de l’antagonisme de classe, il détruit les classes en général et, par là, sa propre domination comme classe. »

    Ce texte est, en somme, très peu précis. Il est question de « classe régnante », sans définir aucunement la forme politique de ce règne. Il en ressortirait, au sujet du pouvoir politique, qu’il faut s’en emparer, s’en servir et le détruire. Mais, pareillement à un verset biblique, il y a plusieurs manières de l’interpréter et de le compléter, et l’on ne s’en fit pas faute.

    Nous donnerons cependant notre interprétation et un bref commentaire de ce texte, parce qu’il résume parfaitement la pensée de Marx sur le pouvoir politique, c’est-à-dire sur l’État, et explique toute sa politique militante. Cet extrait de Marx est également un exemple typique de sa dialectique prétendue matérialiste, qui n’est, en définitive, que la plus confuse et dangereuse des métaphysiques.

    Marx dénonce l’État comme l’organe d’autorité qui sanctionne et défend les formes d’exploitation économique et la domination de classe. En logicien rigide et abstrait, Marx conclut : Donc en supprimant l’exploitation économique et la domination de classe, l’État FINIT par disparaître, faute de raisons de subsister. Mais qui va se charger de détruire l’exploitation économique et les rapports de classes ? l’État, au service du prolétariat !... (?)

    L’État a donc, pour Marx, deux aspects, deux faces, deux rôles historiques, diamétralement opposés. D’une part, Marx ne cesse de répéter que l’État est uniquement un instrument de domination et d’exploitation. Mais du jour où ce même État sera entre les mains du prolétariat, il pourra cesser d’être un instrument de domination et d’exploitation, il deviendra inoffensif, et, comme le dit plus tard Engels : mourra en s’endormant.

    Pour Marx, l’État est une institution n’ayant ni vie ni pouvoir propres ; il n’est qu’un reflet, une conséquence de la domination de classe. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter davantage au sujet de l’État, dès l’instant que la domination de classe est abattue.

    C’est là que gît toute l’erreur marxiste. L’État en lui-même et par lui-même constitue une oppression sociale. Il engendre et développe l’exploitation et crée, pour terminer, de nouvelles dominations de classes ou de castes. C’est ce que nous démontrerons en confrontant l’étatisme marxiste avec la raison et les faits.

    À vrai dire, jamais les marxistes ne prétendirent que la forme étatiste est la forme politique du socialisme. Dans toute controverse à ce sujet, ils reconnaissent dans l’État une contradiction du socialisme, mais l’admettent comme un mal nécessaire... transitoirement. Ils entendent par là qu’après avoir balayé les survivances du capitalisme et imposé une structure économique socialiste, le pouvoir d’État, n’ayant plus de raison d’être, abdiquera, disparaîtra.

    Que l’État soit susceptible de réaliser la partie constructive de ce programme, nous en reparlerons à propos de l’expérience russe. Quant à croire que l’État pourra se fondre et disparaître de sa propre initiative, c’est là une illusion qui démontre une incompréhension totale de la nature de l’État.

    Il nous plaît de combattre premièrement cette illusion avec une arme chère à nos adversaires : la fameuse formule néo-hégélienne, à savoir qu’une chose ne disparaît pas d’elle-même, mais est détruite par une force opposée (l’antithèse). Comment peut-on alors justifier que l’État, la plus puissante institution sociale, échapperait à cette loi ?

    Nous voudrions aussi qu’on nous fournisse un seul exemple historique. Où et quand a-t-on vu un État disparaître volontairement ?

    Abandonnons cependant le terrain spéculatif pour nous placer devant le fait.

    La première conséquence de la constitution du pouvoir est d’intéresser les individus qui s’exercent à le garder. En effet, ils l’exercent parce qu’ils l’estiment juste et nécessaire ; mais, d’autre part, et c’est là le tragique, par le fait même de leur pouvoir, ils ont la possibilité d’écarter et d’écraser tout ce qui s’oppose à leurs idées, leurs intérêts, leurs décisions. Ensuite, l’existence de cette fraction gouvernementale implique la nécessité de toute une organisation bureaucratique et fonctionnariste dont l’intérêt est lié à l’état de choses régnant. Enfin, pour s’assurer des bases, elle s’appuiera sur un parti, lequel, réciproquement, sera soutenu par tout le poids de l’autorité supérieure et centrale.

    Ainsi se forme un ensemble d’intérêts et d’institutions de tout ordre qui ne puisent pas leur force dans la volonté prolétarienne librement exprimée, mais se développent en dehors et au-dessus du prolétariat.

    Pour que les détenteurs du pouvoir d’État abandonnent leurs privilèges et, à plus forte raison, pour qu’ils en entreprennent eux-mêmes la destruction, il leur faudrait être convaincus de leur inutilité, voire de leur nocivité. L’attente de leur bon vouloir apparaît comme un non-sens. Espérer convaincre les chefs d’État et leur séquelle d’avoir à disparaître, est aussi vain que de vouloir persuader les capitalistes de se dépouiller. En préconisant de telles méthodes, les autoritaires rejoignent les utopistes les plus candides.

    Nous savons déjà que les marxistes conséquents font fi de tout facteur psychologique et ne comptent sur la bonne volonté de qui que ce soit. Ils envisagent la disparition de l’État de par la fatalité historique. C’est elle aussi qui leur fait considérer sa reconstruction comme inévitable et indispensable, reconnaissant par ailleurs que le régime ainsi institué n’est pas le socialisme, mais tout au plus le capitalisme d’État.

    Celui-ci nous est présenté comme le régime transitoire conduisant au socialisme. C’est sur cette transition que porte l’essentiel du débat et sur laquelle nous avons cherché des éclaircissements. Il est à remarquer que la littérature autoritaire, si prolifique, est singulièrement réservée sur le passage du capitalisme d’État au socialisme réel. Jamais on ne nous a dit de quelle façon s’évanouirait l’État. Lorsqu’ils font allusion à cette phase, la plus importante de l’édification socialiste, les théoriciens marxistes restent dans les généralités les plus vagues, les contradictions les plus flagrantes ou les lieux communs les plus vides, et nous aurons l’occasion d’en donner des aperçus.

    Il reste néanmoins qu’en présentant l’étatisme comme le chemin du socialisme, les marxistes ont commis la plus grande escroquerie morale dont le prolétariat ait été la victime.

    L’opposition libertaire

    Il était inévitable que cette déformation du socialisme provoquât une réaction des éléments ayant échappé à l’influence marxiste.

    La formation du mouvement socialiste est fort confuse. Si ses origines remontent à la Révolution française, ses débuts, en tant que mouvement organisé, agissant sur les masses ouvrières, se situent vers le milieu du XIXe siècle, époque à laquelle eurent lieu les premières tentatives de groupement international. Retracer les avatars et vicissitudes que subirent ces organisations nécessiterait des volumes, qui, d’ailleurs, existent. Notre intention n’est pas de les récrire, non plus de réveiller de vieilles polémiques personnelles.

    Toutefois, il est un nom qu’on ne peut s’empêcher d’évoquer en rappelant le grand conflit, qui dure encore, et dressa face à face autoritaires et libertaires. Michel Bakounine , l’aîné de Marx de quelques années, fut une personnalité tout aussi puissante. Cependant, la diversité de leur tempérament, de leur pensée et de leur œuvre est telle qu’on ne peut vouloir les situer sur un plan identique. Marx fut avant tout un théoricien, Bakounine , un homme d’action.

    C’est pourquoi on ne peut songer à opposer à l’espèce d’encyclopédie économique qu’établit « Das Kapital » une semblable tentative émanant de Bakounine . Expulsé la plupart des pays d’Europe, condamné à mort par trois gouvernements, enfermé durant neuf années dans les cachots d’une forteresse russe, puis exilé en Sibérie, il réussit une évasion qui lui fit faire le tour du monde. Rentré en Europe, il se précipite partout où l’émeute surgit et ne s’arrête que le corps brisé. Bakounine meurt à soixante-deux ans, six années avant Marx ; son œuvre réside autant dans sa vie que dans ses écrits.

    Si nous nous arrêtons un instant sur la vie de cet homme, ce n’est certes point par idolâtrie, ni par fidélité à toutes ses opinions. Il n’y a pas de bakouninisme au sens propre du mot, rien n’est plus éloigné de Bakounine qu’un système, il reste néanmoins un symbole, que nous saluons et défendons. Nous le défendons d’abord contre l’ordure, qui ne lui fut pas ménagée de son vivant et que certains valets de plume n’hésitent pas à employer aujourd’hui encore. Ces individus se recrutent même parmi certaine « extrême gauche » et c’est tant pis pour elle.

    Bakounine , nous l’avons dit, n’opposa pas au système marxiste un dogmatisme contradictoire sur certains points, au contraire, il marqua son accord, mais il est profondément anti-marxiste par sa tournure d’esprit, son tempérament et sa morale. Un de ses mots éclaire parfaitement les choses. Tout en rendant justice à la valeur intellectuelle de son adversaire, Bakounine déclara : « Marx n’a pas le sens de la liberté ; des pieds à la tête c’est un autoritaire. » Il avait lui, Bakounine , le sens de la liberté. C’est dire qu’il avait une conception des réalités totalement différente de celle de Marx. Il est profondément rebelle à la notion de fatalisme que dégage l’œuvre marxiste. Il croit en l’homme, à l’action, à la valeur de la révolte. Ces considérations générales expliquent comment Marx et Bakounine furent un moment les champions de deux conceptions différentes du socialisme.

    Que la libération des travailleurs soit assurée, certes Bakounine l’espérait, mais il n’en conclut pas que le plus grand levier de cet avènement était les contradictions capitalistes, mais bien la lutte ardente. Il ne niait pas l’importance de l’éducation, de la culture et de la théorie, mais il était également convaincu qu’aucune force au monde n’est capable de réaliser le socialisme en dehors de la volonté et de la capacité révolutionnaires. Tout ce qui tend à briser, endiguer, détourner, cela est pour lui l’ennemi.

    Pour Bakounine , la liberté sociale n’était pas une conséquence lointaine et problématique du socialisme, mais en était absolument inséparable. L’égalité sans la liberté lui était inconcevable, l’une ne pouvait se développer que parallèlement à l’autre ; bien plus, loin de considérer le pouvoir politique comme accessoire ou conséquence sans bases propres, il dénonçait l’État comme le premier ennemi, comme le fauteur de toutes les iniquités sociales.

    ●●●

    Les luttes qui accompagnèrent le début du mouvement socialiste se manifestèrent particulièrement au sein de la Première Internationale. Au moment des premières querelles, la position du clan autoritaire n’était pas nette. Il n’osait se prononcer ouvertement pour le pouvoir d’État. Mais de part et d’autre, l’on sentit l’opposition irréductible des tendances.

    La lutte fut longue et acharnée, nous en rapporterons seulement quelques traits essentiels.

    C’est Marx qui rédigea, en 1864, le projet de statuts de la Première Internationale. Loin de se déclarer franchement étatiste, il présenta ce texte qui fut accepté : « L’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné. »

    C’est là officiellement le texte français qui servit également pour la Belgique, la Suisse, l’Espagne, l’Italie. Malheureusement, à la suite de manœuvres obscures, des textes allemands et anglais comportèrent à un moment donné, quatre mots ajoutés « en tant que moyen » et devenait donc : « L’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné en tant que moyen. » La chose était d’importance, car elle portait sur le point sensible, ouvrait la porte à la confusion et aux discussions.

    L’on arriva ainsi au congrès de Londres de 1871, où les autoritaires marxistes manœuvrèrent de telle sorte qu’ils firent admettre une résolution disant entre autres « que cette organisation du prolétariat en parti politique est nécessaire pour assurer te triomphe de la révolution sociale et de son but final ». Tout en paraissant inoffensive, cette formule démasque déjà le jeu, montre où l’on veut en arriver et creuse plus profondément le fossé entre les deux camps, qui luttent ouvertement.

    Enfin, l’année suivante, en 1872, a lieu un nouveau congrès auquel Marx assiste personnellement, en l’absence de Bakounine . Cette fois les autoritaires abattent leurs cartes et, par des moyens sur lesquels nous n’insisterons pas, triomphent en faisant enregistrer une résolution qui déclare textuellement : « La conquête du pouvoir politique est le grand devoir du prolétariat. » Ensuite, sur le rapport d’une commission « spéciale » l’on procéda à l’exclusion de Bakounine et de ses amis (parmi lesquels James Guillaume), c’est-à-dire des antiétatistes.

    Comme apothéose, sur la proposition d’Engels, ce congrès, remarquable à plus d’un titre, décida le transfert de la résidence du conseil général à New-York !... Ceci n’était qu’un expédient pour échapper à la réprobation agissante du plus grand nombre des sections de l’Internationale. Après la comédie, c’était la chute du rideau, chute définitive, car ce fut le dernier congrès. En 1876, ce fameux conseil général, réfugié en Amérique, publia un avis confirmant officiellement la mort de la Première Internationale.

    L’on voit par ce résumé que la transformation du socialisme ne se fit pas sans peine ; les trois textes cités indiquent le processus de la manœuvre. Elle fut d’ailleurs le fait d’hommes représentant, dans une mesure plus que relative, les travailleurs du monde, et ne découragea pas la fraction restée fidèle au socialisme conséquent. Mais suivons quelque temps encore les autoritaires sur le chemin de leurs conquêtes.
     
  3. Ungovernable
    Offline

    UngovernableAutonome Comité auto-gestion Équipe technique Membre actif

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    Mar 2005
    Homme , 33 ans
    Canada
  4. anarchiste, autonome
    Encore un autre texte qui traite exactement du sujet débattu. Merci!

    J'espère que les membres prendront le temps de le lire, a moins qu'ils soient trop illuminés par la propagande trotskiste posté par le_vieux....

    ca résume assez bien les choses :mdr:
     
  5. le_vieux
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    le_vieuxVieux con Expulsé par vote

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    Jan 2008
    Extrait très intéressant et de haute qualité, qui porte sur une analyse * du marxisme en tant que théorie prédictive partiellement foireuse (car sous-estimant la souplesse du capitalisme) et * des oppositions entre Marx et Bakounine.

    J'ignorais par contre que c'était "exactement le sujet débattu".

    N'en retirer qu'une citation d'une ligne contenant le mot-fétiche du moment est inconséquent.
     
  6. Ungovernable
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    UngovernableAutonome Comité auto-gestion Équipe technique Membre actif

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  7. anarchiste, autonome
    tout les points du texte ont été abordés dans notre débat.
     
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