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Émile POUGET: LE SABOTTAGE Suivi de Jabotage entre bibi et un fiston

Discussion dans 'Bibliothèque anarchiste' créé par Marc poïk, 3 Octobre 2017.

  1. Marc poïk
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    LE SABOTTAGE



    Suivi de



    Jabotage entre bibi et un fiston



    Émile POUGET





    Le SABOTTAGE est une riche binaise qui, d'ici peu, fera rire jaune les capitalos.

    Au dernier Congrès Corporatif de Toulouse, où s'étaient amenés quantité de bon fieux, envoyés par les Syndicats, des quatre coins de la France, le SABOTTAGE a été acclamé bougrement.

    Ça été un enthousiasme faramineux !

    Et tous les délégués se sont promis, une fois rentrés dans leur patelin, de vulgariser le fourbi, afin que les turbineur se mettent à le pratiquer en grande largeur.

    Et je vous l'assure, les camaros, cet enthousiasme n'est pas le résultat d'un emballement passager, un feu de paille.

    Non pas !

    L'idée du SABOTTAGE ne restera pas à l'état de rêve bleu : on usera du truc !

    Et les exploiteurs comprendront enfin que le métier de patron commence à ne plus être tout rose.

    Ceci dit, pour les bons bougres qui ne sauraient pas encore de quoi il retourne, que j'explique ce qu'est le sabottage.

    Le sabottage, c'est le tirage à cul conscient, c'est le ratage d'un boulot, c'est le grain de sable roublardement fourré dans l'engrenage minutieux pour que la machine reste ne passe, c'est le coulage systématique du patron... Tout ça pratiqué en douce, sans faire de magnes, ni d'épates.

    Le sabottage est le petit cousin du boycottage. Et foutre, dans une kyrielle de cas où la grève est impossible il peut rendre de sacrés services aux prolos.

    Quand un exploiteur sent que ses turbineurs ne sont pas en situation de se fiche en grève, il ne se prive pas de leur faire des avanies. Pris dans l'engrenage de l'exploitation, les pauvres bougres n'osent pas piper mot, crainte d'être sacqués. Ils se rongent de colère et courbent la tête : ils subissent les mufleries patronales, la rage au ventre.

    Mais ils les subissent ! Et, que ce soit avec ou sans rage, le patron s'en fout, pourvu qu'ils marchent à sa guise.

    Pourquoi en est-il ainsi ?

    Parce que les prolos ne trouvent pas un joint pour répondre au singe du tac au tac et, par leur action, neutraliser sa rosserie.

    Le joint existe pourtant :

    C'est le sabottage !

    Y a belle lurette que les anglais le pratiquent, et ils s'en trouvent bougrement bien.

    A supposer, par exemple, un grand bagne dont le patron, tout par un coup, a une lubie accapareuse, soit qu'il ait une nouvelle maîtresse à entretenir, soit qu'il guigne l'achat d'un château... ou autre fantaisie qui nécessite de sa part une augmentation de bénéfices. Le salaud n'hésite pas : pour réaliser le profit qu'il vise il diminue ses prolos sous prétexte que les affaires vont mal c'est foutre pas les mauvaises raisons qui lui manquent !

    Supposons que ce galeux ait très bien tiré ses plans et que son serrage de vis coïncide avec une situation tellement emberlificotée que ses prolos ne puissent tenter la grève. Qu'arrivera-t-il ?

    En France, les pauvres exploités groumeront salement, maudiront le vampire. Quelques-uns les plus marioles feront du chabut et plaqueront le bagne ; quant aux autres, ils subiront leur mauvais sort.

    En Angleterre, ça se passera autrement, foutre ! Et ça, grâce au sabottage. En douce, les prolos de l'usine se glisseront le mot d'ordre dans le tuyau de l'oreille : "Hé, les copains, on sabotte..., faut aller piano, piano !..." Et, sans plus de magnes, la production se trouvera ralentie. Tellement ralentie que si le patron n'est pas une moule renforcée, il ne persistera pas dans sa muflerie : il reviendra à l'ancien tarif, car il se sera rendu compte qu'à ce petit jeu, pour cinq sous qu'il filoute sur la journée de chaque prolo il perd quatre fois autant.

    Ce que c'est que d'avoir le nez creux !

    Là où des niguedouilles auraient été roulés, des gas marioles, farcis de jugeotte et d'initiative, se tirent du pétrin.

    ***

    Le sabottage, les anglais l'ont pigé aux écossais, car les écossais sont cossards, et ils leur ont même emprunté le nom de baptême du système : le Go canny.

    Dernièrement, l'UNION INTERNATIONALE DES CHARGEURS DE NAVIRES, qui a son siège à Londres, a lancé un manifeste prônant le sabottage, afin que les dockers se fichent à le pratiquer, car jusqu'ici, c'est surtout dans les mines et les tissages que les prolos anglais ont sabotté.

    Voici le manifeste en question

    Qu'est-ce que Go Canny?

    C'est un mot court et commode pour désigner une nouvelle tactique, employée par les ouvriers au lieu de la grève.

    Si deux écossais marchent ensemble et que l'un coure trop vite, l'autre lui dit : Go Canny,ce qui veut dire : "Marche doucement, à ton aise".

    Si quelqu'un veut acheter un chapeau qui vaut cinq francs, il doit payer cinq francs. Mais s'il ne veut en payer que quatre, eh bien ! il en aura un de qualité inférieure. Le chapeau est "une marchandise".

    Si quelqu'un veut acheter six chemises de deux francs chacune, il doit payer douze francs. S'il n'en paie que dix, il n'aura que cinq chemises. La chemise est encore "une marchandise en vente sur le marché".

    Si une ménagère veut acheter une pièce de boeuf qui vaut trois francs, il faut qu'elle les paye. Et si elle n'offre que deux francs, alors on lui donne de la mauvaise viande. Le boeuf est encore "une marchandise en vente sur le marché".

    Eh bien, les patrons déclarent que le travail et l'adresse sont "des marchandises en vente sur le marché", - tout comme les chapeaux, les chemises et le boeuf.

    Parfait, répondons-nous, nous vous prenons au mot.

    Si ce sont des "marchandises", nous les vendrons tout comme le chapelier vend ses chapeau et le boucher sa viande. Pour de mauvais prix, ils donnent de la mauvaise marchandise. Nous en ferons autant.

    Les patrons n'ont pas le droit de compter sur notre charité. S'ils refusent même de discuter nos demandes, eh bien, nous pouvons mettre en pratique le Go Canny la tactique de "travaillons à la douce", en attendant qu'on nous écoute."

    Donc, voilà le sabottage chouettement défini : à mauvaise paye, mauvais travail!

    Eh fichtre, ça sera rupinskoff, lorsque ce fourbi sera entré dans nos moeurs : sale coup pour la fanfare patronale, quand les singes se seront convaincus par expérience que, désormais, cette tuile est toujours prête à leur tomber sur la hure. La crainte de perdre de la galette et de s'acheminer vers la faillite adoucira l'arrogance des capitalos.

    Se sentant vulnérables, à la caisse, qui leur sert de coeur ! ils y regarderont à deux fois, avant d'accoucher de quelques uns de leurs coutumières charogneries.

    Certes, y a de bons bougres qui, sous prétexte qu'on doit guigner la disparition radicale du capitalisme, trouveront trop mesquin de se borner à tenir les singes en respect et à les empêcher de sortir leurs griffes.

    Ceux-là perdent de vue la double face de la Question Sociale : le présent et l'avenir.

    Or, le présent prépare l'avenir ! Si jamais le proverbe "comme on fait son plumard on se couche !" a été de circonstance, c'est bien ici :

    Moins nous nous laisserons mater par les patrons, moins intense sera notre exploitation, plus forte sera notre résistance révolutionnaire, plus grande sera la conscience de notre dignité et plus vigoureux nos désirs de liberté et de bien-être ;

    Et par conséquent, plus aptes nous serons à préparer l'éclosion de la société galbeuse où y aura plus ni gouvernants, ni capitalos ;

    Et plus aptes aussi, quand on en sera là, à évoluer dans le milieu nouveau.

    Si, au contraire, au lieu de commencer, dès maintenant, l'apprentissage de la liberté, nous nous désintéressons de la vie courante, méprisant les besoins de l'heure présente, nous ne tarderons pas à nous dessécher dans l'abstraction et à devenir l'illustres fendeurs de cheveux en quatre. De la sorte, vivant trop dans le rêve, notre activité s'émoussera et, comme nous aurons perdu tout contact avec la masse, le jour où nous voudrons secouer notre torpeur, nous serons aussi empêtrés d'un éléphant qui aurait trouvé un clysopompe.

    Y a donc pas à tortiller : pour réaliser l'équilibre de la vie, de façon à porter l'activité humaine au plus haut degré, il ne faut négliger ni le présent, ni l'avenir.

    Quand l'un des deux l'emporte sur l'autre, la rupture d'équilibre qui en résulte ne donne rien de chouette : ou bien, quand on est tout au présent, on s'encroûte dans des couillonnades et des mesquineries ; ou bien, si c'est dans le bleu qu'on s'envole, on arrive à se cristalliser dans l'idéal.

    Et c'est pourquoi, je le serine aux fistons qui ont du poil au ventre : qu'ils ne perdent de vue, ni le présent, ni l'avenir.

    De la sorte, ils activeront la germination des idées galbeuses et de l'esprit de rebiffe.



    Jabotage entre bibi et un fiston3





    LE FISTON. Père Peinard, j'ai quelques expliques à te demander. Et d'abord, pourquoi les anarchos s'appellent-ils compagnons,et non simplement citoyens?

    BIBI. Des citoyens sont des types qui perchent dans le même patelin, "la même cité" comme disaient les Romains. Conséquemment des citoyens peuvent être divisés d'intérêts. Ainsi le roi des Grinches, Rothschild est un citoyen de Paris... Tandis qu'un compagnon est un bon bougre de prolo, un bon fieu avec qui on partage son pain, et ses misères, avec qui on est en communauté d'idées, d'espoirs et de besoins, c'est un copain ! avec qui on marche la main dans la main.

    En outre, le mot citoyen implique une idée politicarde et gouvernementale, avec toute la ragougnasse à la clé : ambitions, députations, maquereautages.

    LE FISTON. Saisi ! Mais, tu viens de parler de Politique; les anarchos ont donc bien le truc dans le nez ?

    BIBI. Tu l'as dit : ils en ont une horreur faramineuse. La Politique c'est tout l'opposé du Socialisme : c'est l'art d'embistrouiller le populo, de lui faire avaler des couleuvres, de le mener par le bout du nez, de l'abrutir, de le mater s'il se rebiffe... Tout ça s'exprime d'un seul mot : gouverner!

    LE FISTON. Ainsi d'après toi, le Socialisme où l'on mélange la Politique n'est pas bon teint ?

    BIBI. Foutre non ! Parmi les socialos politicards, il peut y avoir des cocos qui ont de l'honnêteté, mais qué que ça prouve ? Rien, sinon qu'ils manquent de flair. Y a des types qui pourraient écraser 36,000 étrons, pétrir la mouscaille de leurs dix doigts... parce qu'ils ne sentiront rien, c'est-y une preuve que ça ne pue pas ?

    Vois-tu, à bien reluquer, y a dans la garce de société actuelle que deux camps bien tranchés : les Autoritaires d'un côté, les Libertaires de l'autre.

    Les Autoritaires veulent conserver ce qui existe et tenir le populo sous leur coupe. Ils varient bougrement de couleur des uns aux autres : des fois même, ils se chamaillent, mais en fin de compte, ils se rapapillotent sur le dos des prolos.

    Les uns, réacs pur sang, trouvent que c'est pas suffisant de conserver ce qui existe, aussi en pincent-ils pour aller à reculons : si on les écoutait on reviendrait d'abord à l'ancien régime, puis à l'esclavage... A force de reculer, ces jean-foutre nous ramèneraient à la sauvagerie : au temps où les hommes se bouffaient entre eux, à la croque-sel, et en fait de légumes mangeaient de l'herbe.

    Après cette racaille viennent les opportunards et les radigaleux : ceux-là ne veulent rien changer à la mécanique sociale ; tout au plus sont-ils d'avis que de temps en temps on répare les chiottes et nettoie les cuvettes où les bouffe-galette, les richards et les patrons foirent et dégueulent.

    A la queue de tous, fermant le cortège des Autoritaires, s'amènent les socialos à la manque ; ils prétendent rafistoler la guimbarde, la rendre habitable au populo. Dans le tas y en a quelques-uns qui coupent, mais la plupart ne guignent qu'à chopper toute chaude la place des opportunards et des réacs. En réalité, le chambard qu'ils rêvent se borne à changer les étiquettes, à recrépir la façade et autres fumisteries du même [mot illisible]. Avec eux, au lieu d'être exploités par un patron, on le serait par l'État ; les contrecoups deviendraient les larbins de la gouvernance ; au lieu de toucher notre paye en pièces de cent sous, on nous la cracherait en billets de banque baptisés "bons de travail".

    En face de ces engeances, se campent les Libertaires qui ne veulent ni gouverner ni être gouvernés, ni exploiter ni être exploités, ni juger ou condamner, ni être jugés ou condamnés.

    Le populo est évidemment de leur bord, seulement on lui a tellement bourré le siphon de gnoleries qu'il ne voit pas distinctement les tenants et les aboutissants de sa misère. Mais, nom de dieu, ça viendra !

    LE FISTON. Eh, dis-moi, y a-t-il longtemps que les anarchos existent ?

    BIBI. Je pourrais te répondre qu'ils sont aussi vieux que l'exploitation humaine, attendu que chaque fois qu'un bon bougre s'est rebiffé contre l'autorité d'un gouvernant ou d'un proprio, il était poussé par l'idée anarchiste, plus ou moins claire, plus ou moins incomplète... Mais ça serait nous ramener trop loin ! Les papas des anarchos actuels sont les Enragés de 1793. Hébert, le Père Duchesne, s'était fendu s'était fendu d'une déclaration bougrement moins amphigourique que celle des Droits de l'Homme, elle tenait en deux mots : "Je veux pas que l'on m'emmerde !" Cette riche déclaration est encore de saison, nom de dieu.

    Quand vint la révolution de 48, l'idée anarchiste germa encore : à l'époque Proudhon dépiota l'État et prouva que ce n'était que la cinquième roue d'un carosse.

    Mais c'est depuis la troisième république que l'idée s'est développée en plein. Rien que pour faire l'historique de l'Anarchie depuis l'insurrection de Bénévent en 1877, jusqu'à l'exécution du riche fieu Paulino Pallas, sans même rien dire de Ravachol, vu qu'il est aujourd'hui plus connu que le loup blanc, on userait bougrement de papier.

    [8 lignes illisibles]

    ... Ces zigues d'attaque qui, il y a six ans, étaient agonisés de sottises, traînés dans la boue, traités de monstres, sont aujourd'hui reconnus les victimes des férocités bourgeoises... Et par quoi ? Par le populo ? Si ce n'était que lui... Mais non ! Ce sont les gouvernants eux-mêmes qui gueulent leur crime et s'en lavent les mains en remettant les survivants en liberté !

    Ah, mon pauvre fiston, les cléricalards sont de leurs épates avec les persécutions que subirent leurs apôtres et leurs disciples. Eh bien, comme héroïsme et comme quantité, les martyrs chrétiens sont dégottés ! Les anarchos qui sont tombés dans la lutte ont été aussi au dessus des chrétiens, que la tour Eiffel est au-dessus des taupinières. C'est d'autant plus chouette que les gas n'étaient que des hommes, tandis que les ratichons racontent que leurs martyrs avaient Dieu dans leur manche ; en plus, les types croyaient que leurs souffrances leur vaudraient des chiées de bonheur dans le ciel, tandis que les anarchos savaient qu'après la mort, c'est fini... bien fini !

    Et tandis que les anarchos s'en vont à la mort, s'embarquent pour les bagnes, farcissent les prisons, subissent les avanies de la gouvernance et des patrons, que manigancent les socialos pisse-froids ?

    Ils maquillent la conquête des pouvoirs publics et passent à la caisse... Ceux qui écopent, outre les anarchos, ce sont les prolos qui se sont rebiffés en temps de grève.

    LE FISTON. Autre chose, père Peinard, que penses-tu des grèves ?

    BIBI. Certes, les grèves, quelles qu'elles soient, causent des désagréments à bien des bons bougres : comme les grévistes veulent lutter avec les capitalos sur leur terrain, c'est-à-dire avec des gros sous contre les billets de mille, il leur arrive trop souvent d'être roulés Et les plus énergiques sont saqués et foutus à l'index...

    Mais, si les prolos ne faisaient pas grève quand le singe veut leur serrer la vis, on en verrait de belles !

    Que je te dise, le vieux proverbe "comme on fait son plumard on se couche" a bougrement du vrai. On serine trop que la paye des ouvriers ne dépasse jamais que le minimum de ce qui est juste nécessaire à l'existence (et souvent va au dessous jusqu'à s'évanouir...)

    Non, c'est pas l'estomac qui fixe le taux des salaires : c'est notre biceps.

    Si nous sommes énergiques, le patron file doux et n'ose pas rogner les salaires et allonger les heures de turbin.

    Au contraire, plus nous serrons les fesses, plus nous bissons le caquet, plus l'exploiteur le prend de haut, et moins il s'épate pour nous mener au bâton.

    Les différences de salaire ne s'expliquent pas autrement : A Paris, par exemple, les raffineurs, pour un turbin de cheval, palpent 3 ou 4 balles par jour, tandis que les ouvriers en vélos gagnent leurs dix francs.

    Y a pas mèche de dire que les uns et les autres palpent le maximum de ce qui est nécessaire à leur existence. En effet, la panse des raffineurs est aussi large que celle des ouvriers en vélos. D'autre part, pour les uns comme pour les autres, le pain vaut huit sous le kilo...

    Ce qui est en jeu, fait la différence, c'est la poigne ! Si les raffineurs ne touchent qu'un salaire de famine, c'est parce qu'ils ne se tiennent pas assez, au contraire les gas du vélo ne se laissent pas écrabouiller les arpions, et plutôt que de subir une diminution de paye, ils couperaient un patron en quatre.

    Autre exemple :

    Dans le mitan des campagnes où les capitalos s'en vont maintenant installer des bagnes industriels, y a des prolos qui gagnent à peine vingt sous par jour. Les malheureux vivotent comme ils peuvent : ils bouffent des pommes de terre, lichent du sirop de grenouille et ne connaissent la bidoche que de réputation.

    Crois-tu que leur panse diffère de celle des prolos de Paris, au point qu'elle refoulerait sur la soupe et le boeuf ?

    M'est avis que non, mille bombes !

    Seulement comme les pauvres ouvriers pétrousquins ont la tête farcie d'ignorance et d'esprit de soumission, ils ne savent par quel bout s'y prendre pour se rebiffer contre le patron et lui imposer leurs volontés.

    D'autre part, tu penses bien que ce n'est pas par amour de nos bobines que les patrons de Paris nous crachent une paye si supérieure à celle que palpent les prolos des campagnes.

    Foutre non ! S'il ne tenait qu'à eux, ils nous auraient vite réduits au même minimum.

    Donc, c'est se foutre le doigt dans l'oeil, de dire que les patrons nous aboulent le minimum de salaire indispensable à notre boulottage. Le thermomètre de notre pays, c'est notre poigne, nom de dieu !

    Conclusion : le populo n'est pas assez exigeant !

    LE FISTON. Oh oui, nous sommes trop poules mouillées. On est d'un pacifique..., ça m'en fait roter des tuyaux de cheminée ! A propos, et les huit heures, qu'en penses-tu de ce truc ?

    BIBI. Tous ces fourbis de socialos à la flan, les trois-huit, le minimum de salaire, etc., c'est des dérivatifs.

    La question n'est pas de travailler tant d'heures, de toucher tant..., mais plutôt de ne pas être exploités ! C'est ce qu'ont tout à fait perdu de vue les pisse-froids : ils ne parlent plus de faire rendre gorge aux capitalos, c'est passé de mode !

    Autre chose, s'adresser à la gouvernance pour les huit heures, c'est se tromper de porte : c'est aux patrons qu'il faut casser le morceau.

    Y a de bons bougres qui se figurent que ces réformes beurreraient leurs épinards. A ceux-là, que je dise : tant qu'ils mendigotteront des bricoles, le singe ne leur aboulera que des foutaises.

    Si on doit décrocher les huit heures, elles ne nous tomberont sur le museau que le jour où, au lieu de s'en tenir aux bagatelles, on s'alignera pour prendre possession des usines. Du coup, les capitalos mettront les pouces : pour conserver leur saint-frusquin, ils nous autoriseront à ne travailler que six heures..., pourvu que ce soit à leur compte.

    LE FISTON. Pour lors, à ton avis, ce qu'on doit viser c'est le chambardement général : en exigeant beaucoup on a chance d'obtenir quéque chose, tandis qu'en mendigottant peu, on ne récolte que des rogatons et des avaros.

    BIBI. Tu dis vrai, nom de dieu ! Mais, le jour où on se foutra en chantier pour prendre le plus, on serait rien daims de se contenter d'un acompte.

    LE FISTON. Je vois bien où tu veux en venir, mais un coup la vieille baraque foutue à bas, comment s'alignera-t-on ? J'ai peur que les feignants ne vivent aux crochets du populo ?

    BIBI. Où vois-tu les feignasses dans la société actuelle ? C'est-y du côté des prolos ? Non ! Celui qui tire à cul, que dans les ateliers on traite de feignasse, il ne fait cela que parce qu'il se rend plus ou moins compte que son travail ne profite qu'à l'exploiteur : moins il en fait, mieux ça vaut !... Mais le jour où il turbinera pour lui, tu le verras se dégourdir !

    Les vraies feignasses, ce sont les capitalos et la racaille de la haute ; ces maudits enjoleurs, pour qu'on n'aperçoive pas leur flemme, gueulent "aux feignants", comme le cambrioleur qui se débine dans la rue crie "au voleur" pour qu'on ne l'arquepince pas.

    Le travail est une gymnastique nécessaire : celui qui n'en fout pas un coup d'un bout de l'an à l'autre, tombe malade. Évidemment je parle d'un turbin modéré, ne tuant pas son homme à la peine, tel qu'il sera à l'ordre du jour dans la société anarchote.

    LE FISTON. Je saisis le coup. Mais, une supposition : que des types refussent de travailler et veuillent vivre aux crochets des turbineurs, que fera-t-on pour empêcher ça ?

    BIBI. Y a deux systèmes. Je vas, par un exemple, te donner à choisir : figure-toi que la société est seulement composée de vingt personnes, ayant toutes un métier utile. Malheureusement, sur les vingt, y a un feignant qui refuse de travailler et qui veut vivre aux crochets des copains. Les 19 autres groument, nom d'une pipe ! Après bien des discussions, ils décident de couper les vivres au mec et, pour l'empêcher de rien barbotter, ils choisissent le plus grand, le plus fort et le plus bête d'entre eux, qu'ils bombardent gendarme.

    Un beau soir, le pandore paume le feignant sur le tas, en train de tordre le cou à une poule ; il le passe un brin à tabac et l'amène aux camaros.

    Qu'en foutre ? Si on le relâche, il s'en retournera chopper les poules. Après bien des hésitations, on décide de le foutre à l'ombre.

    Mais où ? Faut une prison ! Pour ça, on délègue le maçon et le serrurier qui, pendant quelques semaines, lâchent leur turbin utile pour édifier cette saloperie appelée "prison".

    On y enfourne le feignasse.

    A ce moment, un remords germe dans le siphon des 19 : "Avons-nous le droit de priver ce coco de sa liberté ?"

    Après s'être bien chamaillés, s'être foutus des gnons sur le gnasse, ils accouchent d'une constitution. Comme ils sont très démoc-soc, ils organisent la législation directe du peuple par le peuple, avec referendum et tout le bazar ! Une salade qui, pour ne pas être russe, n'en est pas moins infecte.

    Maintenant, y a pas erreur ! On a le droit de mettre le feignasse au clou, à condition qu'un jugeur le condamne.

    Faut donc décrocher un jugeur ! On donne cette corvée au plus salaud des 19.

    Enfin, ça y est, le feignant est au ballon ! Mais, comme il la trouve mauvaise, il a fallu lui coller un gardien. On a choisi pour ça, - toujours sur les 19 ! le plus sournois de la bande.

    Récapitulons : pour se garer d'un flemmard, mes 19 andouilles sont donc arrivés à nourrir à rien foutre :

    Primo, un gendarme,

    Deuxièmo, un jugeur,

    Troisièmo, un gaffe,

    Quatrièmo, pendant un sacré temps, le serrurier et le maçon ont eu un tintouin du diable pour bâtir la prison, tandis qu'ils laissaient les turnes des bons bougres se délabrer.

    Cinquièmo, le plus gondolant, c'est que mes 19 loufoques nourrissent tout de même leur feignant : faut qu'il bouffe, au clou !...

    Voilà, fiston, ce qui se passe en grand dans la vache de société actuelle. Pour ne pas nourrir une flemme, on en nourrit quatre !

    Dans une société anarchote, on manoeuvrera autrement : s'étant rendu compte qu'il est plus onéreux de foutre un salopiaud au clou, que de le laisser vagabonder, on se résignerait à le nourrir... en le méprisant.

    Or, pour supporter le mépris de tous, faut une sacrée dose de caractère, incompatible le plus souvent avec la flemmenza. Le feignant serait vite dégoûté de son innoccupation et bricolerait.

    En tout cas, il se produirait quéque chose d'approchant à ce que nous voyons dans la société actuelle : le métier de mouchard et celui de maquereau font vivre leur homme sans rien foutre. Pourtant y a pas épais de types qui en pincent, et ceux-là mêmes, n'avouent pas leur sale profession... ils s'en cachent, craignant le mépris.

    Ceci dit, petiot, entre les deux systèmes, celui de la répression des feignants ou le fourbi anarcho, lequel te botte ?

    LE FISTON. Oh foutre, j'en conviens, le système anarcho est supérieur. Reste à savoir si les hommes seraient assez bons ?

    BIBI. Ah, voilà une autre histoire : le coup de la bonté ! On t'a dit que les hommes étaient des bêtes féroces... Bondieu, que je voudrais que ce fût vrai ! Nous ne supporterions pas cinq minutes les crapulards de la haute. Reluque donc, nom de dieu ! Quel est le bon bougre qui ne reçoit pas une avanie par jour ? Y en a pas ! Si nous étions si terribles on casserait et briserait tout.

    Ce qui fait dire ça, c'est les crimes qui se commettent journellement. Mille dieux, y a qu'à regarder : tous sont la conséquence de la société actuelle. La plupart ont pour cause l'argent.

    Tiens, guigne les deux bobêchons qui vont cloturer mon almanach : ces deux chialeurs agenouillés, c'est deux frangins ; pour bien pleurnicher au lit de leur papa, ils se sont payés une botte d'oignons !



    Le paternel crampse !... A peine est-il fourré dans la boîte à dominos que les yeux des deux oiseaux se sèchent et ils se chamaillent pire que chien et chat. Tout ça pour l'héritage !

    Sans l'héritage, y a pas à tortiller : ils seraient amis, pire que cochons !





    Mais, petit fieu, assez causé : y aurait encore bougrement à en dire, seulement, comme je vas coller notre jabotage dans l'almanach, faut arrêter les frais car le papier tire à sa fin.

    Sur ce, on va aller boire une bonne chopine en trinquer à la santé des bons bougres et du prochain chambard... Que ça traîne le moins possible, mille marmites !



    1 In Almanach du Père Peinard, 1898. A ne pas confondre avec "Le sabotage".

    2 In Almanach du Père Peinard, 1894.

    3 In Almanach du Père Peinard, 1894.
     
  2. Marc poïk
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    GO CANNY! Poétique du sabotage

    Sous ce titre repris d’une injonction de dockers écossais de la fin du XIXe siècle, cette exposition explore des stratégies de résistance, de dissension, contestation, perturbation, dérèglement… s’apparentant au sabotage, acte créatif par excellence qui mobilise inventivité et débrouille.
    Les artistes de l’exposition pratiquent l’art du « grain de sable », intervenant sur les rouages pour amorcer des dérapages, mobiliser les consciences, produire une « poésie du dysfonctionnement » et pourquoi pas des transformations en profondeur.




    Tout semblait bien fonctionner jusqu’à ce que…

    Le sabotage ou le fait de « travailler comme un sabot » était à l’origine une stratégie ouvrière destinée à punir les patrons mauvais payeurs en ralentissant et dégradant la production. Peu à peu abandonné au profit d’une vision non violente, le sabotage n’avait pourtant pas pour vocation de détruire les instruments ou les marchandises, contrairement au vandalisme. Il consistait à rendre le travail improductif, « soit par nonchalance, […] par excès d’application, […] ou par une observation méticuleuse des règlements ». Face à l’échec des formes habituelles du mécontentement – manifestations, grèves ou occupations – l’exposition Go Canny! propose d’inventer de nouvelles stratégies de résistance. Une autre logique de dissension peut apparaître. A priori inoffensif, le grain de sable possède la virtualité d’une masse. Contestation silencieuse et invisible dont seuls les effets doivent être palpables. Ralentissement, désorganisation, dérèglement… Tout acte perturbateur, même infime ou invisible, peut contribuer à modifier l’ordre du quotidien et, par ricochet, la marche des puissants.

    Sous ces diverses formes, le sabotage échappe à toute répression comme il pallie les limites de la grève ou du boycottage. En tant que geste totalement libre et non assujetti à aucune puissance supérieure, le sabotage est aussi l’acte créatif par excellence. Il mobilise à la fois l’inventivité, la débrouille ou le système D. Désobéisseurs, saboteurs, perturbateurs, enquiquineurs, les artistes de l’exposition mettent du sable dans les rouages. Leurs propositions artistiques appellent à amorcer un dérapage.

    Contre un pessimisme généralisé quant à toute forme de changement, l’exposition Go Canny! cherche à produire une énergie contraire et à mobiliser les consciences individuelles pour faire résonner la voix de la désobéissance. Pensée sous la forme d’un manuel de recettes et d’effets immédiats, elle entend réactiver des verbes d’actions directes, en incitant les visiteurs à reproduire un geste singulier afin de mettre en oeuvre une poésie du dysfonctionnement. Poésie qui, si elle se généralisait, pourrait bien conduire à une transformation profonde.

    Go Canny! reprend l’injonction ouvrière des dockers écossais à la fin du XIXe siècle ne parvenant pas à obtenir l’augmentation de salaire qu’ils méritaient : « Ne vous foulez pas ! ».

    Avec les œuvres de : Emilien Adage, Cécile Babiole, Babi Badalov, Fayçal Baghriche, Stéphane Bérard, Jeanne Berbinau Aubry, Claude Cattelain, Marc Chevalier, Nicolas Daubanes, franckDavid, DeYi Studio, Amandine Ducrot, IKHÉA©SERVICES, Jean-Baptiste Ganne, Dora Garcia, Alexandre Gérard, Cari Gonzalez Casanova, Raychel Carrion Jaime, kom.post, Laurent Lacotte, Maxime Marion & Emilie Brout, Marie-Ève Mestre, Simon Nicaise, Hervé Paraponaris, Jérôme Pierre, Julien Prévieux, Marie Reinert, Michaël Sellam, Marine Semeria, Charles Stankievech, State of Sabotage (SoS), Thomas with Olivier et Yann Vanderme.

    Commissaires : Nathalie Desmet, Eric Mangion et Marion Zilio,
    ainsi qu’une carte blanche proposée à DISNOVATION.ORG

    De l’usurpation d’identité d’hommes politiques jusqu’aux techniques de brouillage et de contre-surveillance biométrique en passant par le détournement d’imprimantes 3D comme outils de transgression, DISNOVATION.ORG propose un panorama de stratégies désobéissantes qui pourront, à leur tour, inciter divers perturbations et sabotages à venir.
    Avec les œuvres de : Morehshin Allahyari & Daniel Rourke, Zach Blas, Heather Dewey-Hagborg, Janez Janša, Janez Janša, Janez Janša, Labomedia, Julian Oliver, Gordan Savicic et Danja Vasiliev

    Télécharger le Document de visite GO CANNY!
    (ave notices/cartles des pièces exposées)

    AUTOUR DE L’EXPOSITION
    Parallèlement à l’exposition Go Canny! Poétique du sabotage un manuel de sabotage participatif sera visible en ligne sur le Tumblr gocannypoetiquedusabotage et fera l’objet d’une publication pour la clôture de l’exposition.

    Appel à propositions pour l’élaboration d’un manuel de sabotage
    Plusieurs types de techniques de sabotage peuvent être proposées : du court-circuit avec des moyens simples aux méthodes d’infiltration, du ralentissement au détournement, en passant par des techniques plus classiques ou relevant du hacking, etc. Propositions à envoyer à gocannypoetiquedusabotage@gmail.com
    Télécharger l'Appel à propositions GO CANNY!

    La Station (Nice) réalise une exposition monographique de Nicolas Daubanes (25 mars – 5 juin 2017). + d’infos
    Le Dojo (Nice) accueille quant à lui les productions de Laurent Lacotte et de Thomas with Olivier, tandis que le journal La Strada fera office jusqu’au 30 avril de publication alternative à l’exposition.

    Réappropriation de l’espace urbain par les artistes
    Une intervention de Vincent Berger et Paul Lemaire, étudiants et médiateurs dans le cadre de l’exposition GO CANNY! Poétique du sabotage
    Les 27, 28, 29 et 30 avril à 16h30 (durée : 30 mn environ).
    Rendez-vous dans le Fab Lab de l’exposition GO CANNY! Poétique du sabotage (sans réservation préalable).

    Remerciements : Guillaume Désanges, Alexandra Guillot, Sonia Recasens, CNAP (Centre National des Arts Plastiques), Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Galeries Jérôme Poggi et Jousse Entreprise (Paris)

    Télécharger le communiqué de presse Go Canny!
    Download press release Go Canny!
     
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