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Céline: Voyage au bout de l'abject

Discussion dans 'Recherche de livres' créé par ninaa, 27 Octobre 2018.

  1. anarkia ou l'un de ses multicomptes
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    La préface de l'ouvrage Voyage au bout de l'abject... Elle est signée par Jehan Van Langhenhoven.

    Préface

    Éléments de salubrité publique

    Costume élimé, cravate idem et pourtant d’une élégance exemplaire en tout point digne du dandy poético-politique des années trente qu’il n’avait jamais cessé d’être, le premier véritable anarchiste qu’il me fut donné de connaître avait établi son quartier général chez Marinette, un bar d’Auteuil où, en rupture de l’École normale qui lui faisait face, nous étions quelques-uns, affamés de poésie autant que de politique, à périodiquement nous réunir dans l’arrière-salle, le doux bruit du flipper se mêlant alors, dialectique à l’appui, aux furieuses ou décevantes humeurs de la lutte de classes. Il avait fait l’Espagne. Assisté à la chute de Barcelone. Avant que de bloquer un aiguillage dans l’unique but de rejoindre sa fiancée, ce qui en conséquence lui vaudra de séjourner derrière les barreaux ainsi que, relatant les faits, déchiqueté, jauni l’attestait l’article de journal (sa seule décoration) que jamais il n’hésitera à nous brandir comme s’il s’agissait là de nous initier à des dimensions autres que celles de la simple parlotte. Vivant de combines (Paris-Turf généralement lui tenant lieu de fonds de commerce), de petits trafics et d’humour, c’était donc sans vergogne qu’il squattait chez les curés, les bourgeoises (grenouilles de bénitier de préférence) des environs, nous étions à l’automne 1968 et les événements qui venaient de se produire, selon lui opérette/simulacre, l’avaient un brin amusé et par là même quelque peu déçu. Déception bien sûr moindre que celle vécue au profond de sa chair lorsque, désireux de rallier la Résistance, il s’était vu – confronté à la déliquescence du mouvement anarchiste d’alors (avec ces camarades épuisés ou morts en Espagne et ceux se réclamant du pacifisme ou encore d’un individualisme plus que douteux) – contraint et forcé d’intégrer un réseau gaulliste. De Gaulle, exemple type du militaire à l’état pur, pour lequel il ne pouvait éprouver qu’irréversible aversion et, après s’être profondément plongé dans les textes, pareillement bien sûr en sera-t-il à jamais de Louis-Ferdinand Céline.

    Enfin nous y voilà à ce refus radical, ce rejet tant politique que philosophique et viscéral qui, en regard du parcours, la démarche de l’auteur de Bagatelles pour un massacre, devrait à l’évidence être celui de tout libertaire ainsi qu’irréprochable de lucidité, d’un bout à l’autre parfaitement argumenté, nous l’atteste l’essai de Patrick Lepetit : Voyage au bout de l’abject – Louis-Ferdinand Céline antisémite et antimaçon... qui pourtant, dans le cadre de l’émission Ondes de choc, à peine programmée sur Radio libertaire, déclenchera aussitôt une avalanche de réactions, certaines consternantes de rage et de cécité.

    Réactions récurrentes concernant le bon docteur Destouches, médecin des pauvres, écrivain de génie, martyr de surcroît et pourquoi pas anarchiste, du moins à en croire d’aucuns plus que certainement oublieux ou mal informés de la nature et de l’ampleur de l’ignominie en cours consistant alors, en totale osmose avec la barbarie, la puanteur du temps, à se répandre en propos d’eau croupie du genre :

    « Moi je voudrais bien faire une alliance avec Hitler. Pourquoi pas ? Il a rien contre les Bretons, contre les Flamands... Rien du tout... Il a dit seulement les Juifs... Il les aime pas les Juifs... Moi non plus... J’aime pas les nègres hors de chez eux [1]. »

    « Les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides, des loupés tiraillés qui doivent disparaître... Dans l’élevage humain, ce ne sont tout bluff à part, que bâtards gangréneux, ravageurs, pourrisseurs. Le juif n’a jamais été persécuté par les aryens. Il s’est persécuté lui-même. Il est le damné de sa viande d’hybride.
    [...]
    La femme est une traîtresse chienne née... La femme, surtout la Française, raffole des crépus, des Abyssins, ils vous ont des bites surprenantes [2]. »

    Enfin, complice des bruits de bottes ambiants et ignorant de ce fait, aux exacts antipodes de ses relations (de Fernand de Brinon à Nimier en passant par Tixier Vignancourt... l’extrême droite y occupant à toute époque une place prépondérante), les mouvements antifascistes en passe de se constituer (on y trouve Crevel, K. Mann et perdu dans le flou d’une photographie jusqu’à Walter Benjamin), de sans doute recouvrir là une conception pour le moins spécieuse de l’anarchie l’autorisant tout aussi bien à dénoncer Robert Desnos (ne réclame-t-il pas la publication de sa photo tout en le taxant de philoyoutre ?) qu’à quémander auprès des autorités allemandes le papier nécessaire à la réédition de ses œuvres, n’oubliant pas au passage de correspondre avec Doriot ou encore de faire l’apologie de l’ethnoraciste G. A. Montandon...

    Alors anarchiste ou indéniable collabo ?

    Qui, confronté à de tels arguments tout droits en route pour Sigmaringen, oserait décemment aujourd’hui encore se poser la question ? Certes pas l’essai de Patrick Lepetit, exercice de salubrité publique n’hésitant pas, en guise de conclusion, et pourquoi pas de moralité, à tout simplement qualifier Céline d’idéologue nazi. Histoire assurément de tenir nos consciences en alerte surtout à l’heure où, aux quatre coins de l’Europe empruntant des formes, des chemins divers, chaque jour un peu plus la bête immonde se tient prête à de nouveau bondir. Et qu’on ne vienne pas une fois de plus à grand coup d’extincteur littéraire nous suriner que d’un côté il y a l’homme et de l’autre l’œuvre : le problème est connu, et connu aussi le risque consistant à demander leurs papiers aux poètes... Robert Desnos déporté, mort à Terezin, Walter Benjamin traqué s’achevant à Port-Bou... seront n’en doutez pas à jamais nos seules et inextinguibles réponses.


    Jehan Van Langhenhoven


    Notes


    1. Bagatelles pour un massacre, 1937.
    2. L’École des cadavres, 1938.
     
  3. anarkia ou l'un de ses multicomptes
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    Si quelqu'un a l'émission d'Ondes de choc mentionnée dans ses archives, ça serait sympa de la partager ici. Elle a été diffusée le 20 octobre 2017 sur Radio Libertaire.
     
  4. anarkia ou l'un de ses multicomptes
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    anarkia ou l'un de ses multicomptesMembre du forum Expulsé par vote Membre actif

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    Quelques "bonnes feuilles" suivant la préface (pages 13 à 20) :



    CÉLINE, C’EST LE TÉLÉSCOPAGE EXPLOSIF d’un homme, écrivain de tempérament, d’un milieu, la petite bourgeoisie antidreyfusarde, et d’une époque, l’entre-deux-guerres travaillé par une xénophobie multiforme et largement partagée. Héritier visionnaire – mais dévoyé – du naturalisme, ami en particulier de Lucien Descaves [1], Céline, écrivain sulfureux et compromis que l’on réhabilite à tour de bras pratiquement depuis son retour en France, en 1951, est né en 1894, à Courbevoie, et passe son enfance à Paris, dans le fameux passage Choiseul à l’époque même où l’affaire Dreyfus bat son plein, cette affaire Dreyfus qui divise très profondément la France et dresse l’un contre l’autre deux camps irréconciliables et qui le resteront, de manière plus ou moins larvée jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale au moins – avec les résurgences que l’on sait. Loin d’avoir vécu dans les conditions difficiles qu’il se plaira à décrire ultérieurement, Louis-Ferdinand Destouches s’engage comme volontaire dans les cuirassiers en 1912, puis prend part aux premiers combats de 1914. Blessé, il est définitivement réformé pour invalidité, voyage en Angleterre, puis en Afrique où il ne reste que peu de temps, rapatrié pour raisons de santé. Sa condition d’ancien combattant et des rencontres heureuses lui ayant permis d’effectuer des études de médecine, il travaille pour la Société des nations puis en dispensaire. Après la publication du Voyage au bout de la nuit, qui rate de peu le prix Goncourt mais connaît un succès considérable, il est atteint par l’échec relatif de son second roman, Mort à crédit, dont la sortie, en 1936, coïncide avec la montée en puissance, en Europe, de l’antisémitisme et plus généralement d’une xénophobie qui fait le lit, après le catastrophique redécoupage du continent ayant suivi la Première Guerre mondiale, de tous les extrémismes possibles et imaginables, dans un contexte d’intolérance et d’ultra violence qui débouche un peu partout sur des guerres civiles, larvées ou ouvertes et l’installation de régimes totalitaires. Sa découverte de l’URSS l’amène à écrire le premier de ses pamphlets, Mea culpa. Dans un contexte de stigmatisation des réfugiés, souvent juifs, arrivant de toute l’Europe centrale, Céline, peut-être en quête d’un succès commercial, abandonne la rédaction d’un grand roman dont le manuscrit a été, semble-t-il, perdu lors du pillage de son appartement parisien après sa fuite au printemps 1944, et commence à rédiger Bagatelles pour un massacre, un livre caractérisé par un antisémitisme virulent qui paraît en 1937, au moment même où les tensions s’exacerbent de la péninsule ibérique à l’Oural. Un an après, c’est l’École des cadavres, pâle resucée du précédent ouvrage où l’auteur ne semble même plus chercher les effets de style qui faisaient auparavant la spécificité de son écriture ni faire l’effort de développer une vision du monde personnelle, tant le recours à la propagande allemande s’y fait sentir. Un troisième pamphlet, les Beaux Draps, paraît pendant l’Occupation, en 1941, à une époque où sont en passe de se régler les comptes ouverts dès la naissance de la Troisième République entre les bien-pensants et les autres, où Céline, tout en affichant plus ou moins ouvertement son mépris pour l’État français, se révèle au grand jour proche des thèses les plus extrémistes de la collaboration la plus dure, voire des nazis eux-mêmes. Du périple à travers l’Allemagne qui suit son départ de Paris peu avant le Débarquement en 1944, Céline, après un exil danois qui lui permet de sauver sa tête, tire la matière de ses trois derniers romans, D’un château l’autre, Nord et Rigodon, dans lesquels l’incontestable puissance de l’écriture le dispute à une vision du monde qui reste, même si c’est de manière un peu moins flamboyante, sensiblement la même qu’auparavant. Revenu en France en 1951, Louis-Ferdinand Céline s’installe à Meudon où il vit en reclus, dit-on, recevant tout de même certains de ceux qui vont entamer un long travail de réhabilitation de l’œuvre, qui a bien failli aboutir en janvier 2011 lorsqu’il s’est avéré que la commémoration du cinquantième anniversaire de la mort de l’écrivain, retirée in extremis sous la pression de Serge Klarsfeld, avait été inscrite au Recueil des célébrations nationales ! Ce n’est du reste sans doute que partie remise, s’il faut en croire Philippe Alméras : « Il fallait en somme ce gros incident de calendrier pour qu’au bout du compte, on l’envisage dans sa totalité. La préparation de la Pléiade-Pamphlets peut commencer, les notes appropriées sont déjà plus ou moins prêtes. Ainsi évolue le consensus : sans bruit ni repentirs. Personne ne doit être crédité ni blâmé pour l’évolution des choses. La roue tourne en grinçant à peine et elle revient piano, piano à son point de départ. Libre à la génération montante de se livrer au travail de remembrement des éléments disjoints. Peut-être aura-t-elle la chance de découvrir le point d’articulation central et s’expliquera-t-elle ce qui a produit “Céline” [2] ». Piano ? Ah, la petite musique...

    « La fabrique de l’immunité »

    Pourtant, du point de vue judiciaire, après la guerre, les choses semblaient claires. Le 20 août 1946, dans un courrier au ton très patriotique adressé au garde des Sceaux de l’époque, Pierre-Henri Teitgen, le procureur général de la cour d’appel de Paris, que cite David Alliot [3], note, à propos des copies d’articles de presse qu’il lui envoie – en évitant toutefois, on le remarquera, de parler directement des Juifs :

    « Dans ces écrits, l’auteur reprend et soutient en termes extraordinairement violents et orduriers qui constituent la marque de son style, quelques-uns des thèmes favoris de la propagande hitlérienne.
    Dans ces lettres adressées au directeur du journal Pilori et publiées avec empressement dans cette feuille qui pendant toute la durée de l’occupation n’a cessé de militer – dans la forme la plus vile – pour le triomphe des idées nazies on trouve notamment des appels forcenés aux pires violences à l’égard des patriotes et résistants français et en particulier de ceux qui avaient déjà le plus à souffrir des persécutions allemandes.
    Ce n’est nullement d’un délit d’opinion que Destouches doit répondre devant la justice française, mais bien du crime de trahison, pour le zèle avec lequel il a favorisé les entreprises de l’ennemi, en défendant les thèmes les plus odieux de sa propagande, en glorifiant ses méthodes et en aidant à ses tentatives de domination [4]. »

    La position officielle est sans ambiguïtés. Aux yeux de la justice française [5], le délit d’opinion ne tient pas. En 1946, cela vaut le peloton d’exécution.

    Pas d’ambiguïtés non plus du côté des milieux intellectuels d’alors, tant à l’étranger qu’en France : depuis 1942, le magazine américain Life et la BBC font campagne pour que l’écrivain soit châtié et, en novembre 1943, il a été mis en accusation par les Lettres françaises clandestines, qui publient le 16 septembre 1944 une « liste noire de douze noms, issue de la première réunion du Comité national des écrivains », parmi lesquels figure le sien...

    Chez les « gens de lettres », en revanche, va se mettre en place progressivement ce que Robert Redeker nomme la « fabrique de l’immunité », bien que la cote d’un Céline, auprès des critiques aussi bien que du public, ne soit pas loin d’atteindre son pire étiage, comme en témoignent, par exemple, les lignes suivantes, signées par un certain Henri Maynard, en mai 1966 encore, dans la Revue française de l’élite européenne au titre explicite, qui portent un regard peu amène, il faut bien le dire, sur l’homme et ses écrits, jugeant ceux-ci voués à l’oubli : « Que restera-t-il de son œuvre ? Ce colosse, cette espèce de géant des lettres, au verbe dru, ordurier, nauséabond comme un égout, laissera un nom que citeront peut-être les manuels de littérature et les dictionnaires, mais je doute que son œuvre trouve encore des lecteurs. Un parti pris de mauvaise écriture, de l’ordure à jet continu, une frénésie d’antisémitisme, tout cela délayé dans un verbiage lassant, rebutera le lecteur de l’avenir. Personne ne voudra prendre la peine de lire des ouvrages illisibles. Céline prétendait vouloir écrire des livres vivants, même s’ils ne devaient vivre que quelques mois. Son vœu sera exaucé. »

    C’était compter sans le travail de sape des réhabilitateurs qui, dès l’après-guerre, s’activent pour le faire entrer dans « une sorte de panthéon officieux de réfractaires et de clochards célestes [6] ».

    Certes, Céline connaît, en dépit des efforts déployés par Maurice Nadeau dans Combat, dès 1947, par Pierre Monnier, qui réédite ses livres à partir de 1949, et, jusqu’en 1955, par un Jean Paulhan qui sera pourtant traîné dans la boue sous le sobriquet de Norbert Loukoum dans D’un château l’autre, un passage à vide, une « traversée du désert » de treize ans, entre 1944 et 1957, pendant laquelle continue de lui coller à la peau l’étiquette – en fin de compte assez peu compromettante en ces termes – de « valet de plume » de l’occupant.

    Après sa prise en charge, chez Gallimard, par le « hussard » Roger Nimier, suivie par la confection, en 1963 et 1965 des deux Cahiers de l’Herne consacrés par Dominique de Roux à Céline, et surtout leur réédition en un seul volume en 1972, associées à la publication par le même auteur du flamboyant essai la Mort de Louis-Ferdinand Céline (1966), la destinée littéraire du réprouvé de Korsør ou de Meudon, ne va cesser d’être réévaluée par de bonnes âmes qui, pour vendre son talent, édulcorent, voire passent systématiquement sous silence, la face cachée de l’œuvre, son côté noir, les pamphlets antisémites. Entourés d’une sombre aura encore renforcée par la pourtant très relative difficulté qu’il y a à s’en procurer le texte, surtout auprès d’officines louches, ils sont le plus souvent considérés comme le fruit d’égarements liés à la période pour le moins troublée de la guerre et, la rareté supposée aidant, leur toxicité est systématiquement minimisée, alors qu’ils sont, en effet, « le centre qu’il faut décrypter pour comprendre Céline » et que « la vérité idéologique – et sans doute passionnelle, pathétique – de (l’écrivain) se concentre dans ces écrits-là [7] ». Les propos d’Henri Godard regrettant, dans son Céline scandale, que le débat se limite à l’alternative « grand écrivain mais atroce antisémite » ou « atroce antisémite mais grand écrivain » méritent d’être nuancés : il serait plus juste d’écrire d’un seul jet « grand écrivain et atroce antisémite »... dont on tente de dissimuler les pires écrits sous le tapis, dans un processus qui relève de la dissimulation de preuves. Oh certes, on peut, en cherchant bien sur la Toile ou en y mettant le prix, trouver les pamphlets, mais qui les lit vraiment sinon quelques curieux ou bien ceux qui sont déjà convaincus, soit de leur extraordinaire qualité littéraire, soit de leur prétendue pertinence idéologique – ces derniers étant du reste sans doute les plus nombreux en même temps que les plus dangereux. Et que l’on ne vienne pas me parler de « confusion des valeurs » : il y a des valeurs, précisément, sur lesquelles on ne transige pas... Dès 1934, au Congrès des écrivains, à Moscou, Maxime Gorki, donnant le « la » et analysant le Voyage, avait de manière parfaitement prémonitoire émis cet impitoyable jugement qui, avec le recul, vaut condamnation pour Céline lui-même : « Bardamu, le héros du livre, a perdu sa patrie, méprise l’humanité, traite sa mère de “traînée” et ses maîtresses de “charognes”, est indifférent devant tout crime et, comme il n’a pas de raison de s’associer à la révolte du prolétariat, il est tout à fait mûr pour accueillir le fascisme. » Benjamin Péret aussi bien qu’André Breton, qui, particulièrement lucides, n’avaient pas non plus aimé ce roman, n’auront pas plus l’un que l’autre de coupable inclination pour Céline, le second écrivant même sans la moindre complaisance, en réponse à l’enquête de janvier 1950 dans le Libertaire sur laquelle je reviendrai : « Aux approches de la guerre, on m’a mis sous les yeux d’autres textes de lui [Céline] qui justifiaient amplement mes préventions. Horreur de cette littérature à effet qui très vite doit en passer par la calomnie et la souillure, faire appel à ce qu’il y a de plus bas au monde. L’antisémitisme de Céline, le soi-disant “nationalisme intégral de Maurras”, sous la forme ultra-agressive qu’ils leur ont donnée, ne sont pas seulement des observations, mais le germe des pires fléaux. » Dans cette même enquête, plusieurs personnalités sont également convoquées, qui affichent du reste des opinions souvent très proches – et plutôt flatteuses, mais sans la moindre distance – sur le bon docteur. Jean Dubuffet, par exemple, modestement convaincu que « Céline et lui [sont] les deux génies du siècle [8] », le considère comme « un des plus merveilleux poètes de notre temps », et pense qu’« il faut l’absoudre complètement, lui ouvrir grand tous les bras, l’honorer et le fêter comme un de nos plus grands artistes et un des plus fiers et incorruptibles types de chez nous ». René Barjavel – ancien chef de fabrication chez Denoël – estime pour sa part que « ses juges devront se résigner à entrer dans l’histoire avec un visage de caricature » car « vouloir le juger, c’est mesurer une montagne avec un mètre de couturière »... Morvan Lebesque, quant à lui, alors rédacteur en chef de l’hebdomadaire de droite modérée Carrefour, mais ancien journaliste de Je suis partout, explique ne pas avoir « à connaître de la carrière politique de Louis-Ferdinand Céline », « le domaine politique [lui] étant totalement étranger ».

    Notes

    1. Lucien Descaves (1861 -1949), un des fondateur de l'académie Goncourt, est un écrivain naturaliste et libertaire, Dreyfusard et antimilitariste, auteur, notamment de Sous-offs, roman militaire, qui lui valut les assises. En 1932, il milite en vain pour l'attribution du Goncourt au Voyage et, battu, en tient longtemps rigueur à ses collègues.
    2. Philippe Alméras, « Céline : les énigmes persistent », la Nouvelle Revue d'Histoire, n° 55, juillet-août 2011.
    3. David Alliot, l'Affaire Louis-Ferdinand Céline, Éditions Horay Paris, 2007.
    4. Les italiques sont de moi.
    5. Un point de vue que ne partage pas le gouvernement danois qui parle de « délit politique ».
    6. Robert Redeker, « Céline démasqué », in Marianne, n° 1045, 7-13 avril 2017.
    7. Ibid.
    8. Selon Lucette Destouches, affirmant aussi, dans Céline secret, que son époux prenait, lui, Dubuffet, « qui volait leur âme aux fous en s'inspirant de leurs dessins », pour un mystificateur.
     
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  5. Luke
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    prenant connaissance de cette discussion avec un important retard je m'étonne que personne n'ait relevé le sous-titre cousu de fil blanc : Louis-Ferdinand Céline, antisémite et antimaçon, sic. L'ennui est que l'anti-maçonnisme est un banal poncif, qui fait partie de la panoplie de la pensée réactionnaire. Bref, il n'y a pas lieu de nuancer l'accusation : on était ici en présence d'une magouille d'un milieu bien infiltré du côté officiel anarchiste et qui se voyait déjà procéder à équivalence (!) entre la persécution antimaçonnique et... l'entreprise d'extermination nazie, ben voyons.
     
  6. ninaa
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  7. anarchiste, anarcho-féministe, , individualiste
    Ce procès d'intention serait pertinent si Céline n'avait pas exprimé cette haine antimaçon, justement, en lien avec son antisémitisme - à l'instar des nazis de l'époque.

    Pour justifier leur haine antimaçonnique, les nazis débitent qu'une "direction juive" est à la tête de la franc-maçonnerie. Selon eux, la franc-maçonnerie ne serait que le vecteur de la pernicieuse influence des Juifs. "L'antimaçonnisme joue un rôle-clef dans l'idéologie nazie car il a partie lié avec l'antisémitisme". C'est en substance ce que dit Adolf Hitler dans Mein Kampf.

    S'il évoque ces deux aspects (parce que Céline les relie entre eux), le livre ne les met pas pour autant sur le même plan.

    Quant à moi c'est comme ça que je comprends cet "ajout" (entre deux tirets): Céline était avant tout antisémite, et corollairement antimaçon.

    Dans le livre en tout cas il n'est aucunement question d'une équivalence entre le sort réservé aux francs maçons et aux Juifs sous le régime nazi. Seulement de l'amalgame que Céline faisait lui même, puisqu'il était adepte de la théorie du complot judéo-maçonnique.

    In L'école des cadavres:

    In "Bagatelle pour un massacre":

     
  8. Luke
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    La "réponse" ci-dessus n'est qu'un tissu de mauvaise foi et qui donne de fausses réponses à une question qui n'a pas été abordée et n'avait pas à l'être. Personne ne conteste l'antimaçonnisme obsessionnel de Céline et le lien de celui-ci avec l'antisémitisme (lien de toute façon présent et depuis belles burettes dans le thème du... complot judéo-maçonnique). Personne non plus ici n'a ici qu'il était question... dans ce livre, d'une équivalence entre le sort réservé aux francs maçons et aux Juifs sous le régime nazi ! Ce qui a été dit et comme le sait très bien ninaa est qu'il en est question : dans le titre. Dont la personne qui l'a choisi savait très bien ce qu'elle faisait
     
  9. ninaa
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    ninaa  Comité auto-gestion Membre actif

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  10. anarchiste, anarcho-féministe, , individualiste
    j'ai beau relire ta réponse précédente je n'y vois aucune allusion à cette théorie du complot judéo-maçonnique. C'est pourtant une clé essentielle pour comprendre le propos du livre.

    Donc je persiste, rien ne prouve qu'on serait "en présence d'un milieu bien infiltré du côté officiel anarchiste et qui se voyait déjà procéder à équivalence (!) entre la persécution antimaçonnique et... l'entreprise d'extermination nazie, ben voyons."

    Je concède que ce titre était maladroit...
    mais à moins d'éléments plus sérieux, rien ne démontre que l'auteur ferait partie d'un mystérieux complot anarcho-négationniste, et qu'il "se voyait déjà procéder etc." à autre chose que ce qu'il a fait, à savoir démontrer exemples à l'appui que Céline était adepte de la théorie du complot judéo-maçonnique.

    Rien ne démontre non plus que la personne qui l'a choisi "savait très bien ce qu'elle faisait". En l'absence de démonstration sérieuse, citations, pedigree de l'auteur (qui à ma connaissance n'a jamais
    ni avant, ni pendant ni après cet ouvrage, exprimé quoi que ce soit "procédant à une équivalence entre la persécution antimaçonnique et l'entreprise d'extermination nazie), ... ça s'appelle bel et bien, et en toute bonne foi, une accusation gratuite et un procès d'intention.
     
  11. Luke
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    je préfère laisser à ninaa le dernier mot (de toute façon j'ai dit ce que j'avais à dire) plutôt que d'alimenter une discussion sur des bases de falsification qui sont ce que le milieu militant peut produire de pire : personne ici -et en tout cas pas moi- n'a accusé l'auteur de... "faire partie d'un mystérieux complot anarcho-négationniste", sic.
     

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